« Forgotten Days »... les jours oubliés. Allons-nous réellement oublier ces dernières semaines anxiogènes, ballottés entre espoir et désillusion, toujours privés de musique vivante ? Pardonnerons-nous toutes les trahisons, le désespoir dans lequel ont été précipités des millions de gens sur la fois d'un avenir qui serait meilleur pour tous ? Le temps le dira, mais le fascisme nauséabond dans lequel nous sommes en train de basculer n'est pas pour rassurer. L'arrivée de Joe Biden à la tête des Etats-Unis aura au moins éloigné le sinistre clown Trump. Mais peut-on totalement se fier à un vieillard arriviste dont le CV ressemble plus à une batterie de cuisine qu'à un tableau d'honneur ?

Il est dangereux d'écouter du doom-metal après un tel constat. A moins que votre thérapie soit celle du toucher de fond moral avant la remontée miraculeuse, portée par cette musique si particulière. Car le doom, c'est autant le désespoir que la lumière pâle du soleil qui pointe à travers la masse grise et métallique des nuages de la tempête, apportant réconfort et mélancolie. Personnellement, je dois avouer un petit travers masochiste de ce genre.

Pourtant, si il convient de mettre à profit cette période pour « se recentrer sur soi-même », le doom-metal est une bonne piste intellectuelle. Il est fort probable que vous en sortiez bien secoués, mais si vous lisez ces lignes, c'est que vous faites de toute façon partie de ces gens qui aiment s'immerger dans la musique totalement, et laissez résonner les notes de guitares lourdes dans votre âme toute entière. Pallbearer est donc un choix tout indiqué.

Le doom-metal est un genre plutôt codifié, et dans lequel il est complexe d'y apporter sa petite touche de nouveauté. C'est pourtant ce que fait Pallbearer depuis 2012, date de sortie de son premier album. « Forgotter Days » est leur quatrième opus, et on peut dire que l'année a été particulièrement propice à développer des climats lourds et mélancoliques. Bloqués chez eux, les guitaristes Brett Campbell et Devin Holt, le bassiste Joseph Rowland et le batteur Mark Lierly ont mis à profit leur temps judicieusement.


Pallbearer, un autre rivage.

 

Pallbearer est un de ces rares groupes dont la cote monte auprès du public de manière aussi exponentielle qu'inexpliquée, à la manière d'un Mastodon dont personne n'attendait le succès commercial aussi fulgurant. Pallbearer est un cran en-dessous commercialement parlant, mais il est incontestable qu'une scène métallique stoner-doom alternative et sans concession s'est solidifiée aux Etats-Unis : Mastodon, Sleep, High On Fire, Pallbearer… Mine de rien, à grands coups d'albums dantesques et de ratissage scénique en règle du continent américain, ces formations se sont imposées sans l'aide de personne, juste à la sueur du front, droites dans leurs bottes. Aucune concession n'est de mise. Mastodon pointe désormais en tête des ventes US à chaque disque, High On Fire a obtenu un Grammy Award du meilleur groupe Metal en 2019 après vingt ans d'une carrière irréprochable et passionnée.

Pallbearer est un peu la nouvelle génération, plus jeunes que Mastodon et High On Fire. Ils jouent du doom, ce qui en soit est déjà une excentricité totale à l'heure du règne total du rap commercial et de l'électro-pop. De ce fait, il est le caillou au milieu de la pleine assiette de sucre en poudre. Ils sont toujours à l'affût de nouveaux sons, revendiquant comme influences King Crimson et Magma, les Pallbearer construisent leur musique dans leur coin.

Je dois avouer avoir une petite frayeur lors de la sortie de leur second disque : « Foundations Of Burden » en 2014. Si les morceaux semblaient totalement dans la lignée du premier album, et toujours dotés de ce talent unique, la production semblait vouloir diriger Pallbearer vers un truc commercial à la Nickelback. Cela émascula d'immenses groupes en studio : Blackfoot, Thin Lizzy, UFO… Il était indispensable que Pallbearer conserve son côté rugueux, car il était contre-balancé par les harmonies vocales et les mélodies. Il était évident que l'équilibre du groupe était là. Et que Pallbearer ne devait pas tomber dans ce piège mainstream.


Que faut-il en retenir ?

 

C'était mal connaître nos quatre garnements. Et l'écoute du premier morceau, 'Forgotten Days', met les choses au point. Le son est massif, puissant. Malgré le goudron sonore, les parties de guitare sont bien déliées, la basse et la batterie accrochent solidement le terrain.

Et puis il y a ces mélodies sublimes. On peut chipoter, dire que Pallbearer a fait ceci ou cela… Il est impossible de leur résister, parce que l'album est d'une densité émotionnelle rare, même par rapport à ses pourtant brillants prédécesseurs. Subtile interrogation, Pallbearer a apporté des synthétiseurs, des mellotrons, enluminant avec subtilité les harmonies de guitare.

Un titre à titre serait nécessaire si l'album avait des défauts, mais il n'en a pas. Les huit pièces de musique ont cette rage émotionnelle magique, toutes, sans exception, quelle que soit le tempo. 'Silver Wings' est incontestablement le grand sommet de ce disque brillant, mais cela ne vous apportera pas grand-chose. Il faut s'immerger dans ce disque, le dévorer. Il bouscule, il rugit. C'est une pièce d'acier poli avec finesse, un monolithe métallique à la Stanley Kubrick.

Il vous accompagnera, c'est sûr. Parce que vous avez besoin de cette force émotionnelle. Il vous retournera, vous troublera. Mais « Forgotten Days » a cette force miraculeuse, disque de pur génie contenu, injecté. 

 

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