L'acteur Boris Karloff est l'une des légendes du cinéma d'horreur pionnier de la fin des années 20 à la fin des années 30. Seul ou avec un autre acteur mythique, Bela Lugosi, il va devenir l'emblème de cette épouvante à l'esthétique aussi sombre qu'envoûtante. Jeux d'ombres, maquillage impressionnant, poses théâtrales, c'est un cinéma où l'horreur est suggérée, rarement mise en scène. Il n'y a pas de sang, pas de coups, juste les prémices de ce qui s'annonce, laissant le spectateur imaginer le pire par l'ambiance glauque, les grimaces de Karloff, et les visages pétries d'épouvante des victimes, dont la délicieuse Gloria Stuart.

Le Doom et le Stoner ont repris à leurs comptes cette esthétique du film d'horreur des années 30 à 60 : Electric Wizard, Uncle Acid And The Deadbeats…. Déjà, en 1984, Pentagram mettait en boîte un titre nommé 'The Ghoul', tiré d'un film avec Boris Karloff et datant de 1933. Et puis n'oublions pas que c'est le titre d'un film avec Karloff qui donne son nom au premier vrai groupe de Heavy-Metal de l'Histoire, nos maîtres à tous : Black Sabbath. Il était donc logique qu'un groupe de Doom-Stoner porte le patronyme sacrée, avec la particule respectueuse en prime : Saint Karloff.

All Heed The Black God, une plongée dans la folie de ce monde par un prisme vintage



Fondé en 2015 à Oslo, le groupe sort un premier disque éponyme en 2016, et pose les bases de son style : un Doom-Psyché fortement influencé par Black Sabbath, les premiers enregistrements de Pentagram, mais aussi le Proto-Metal des années 60 : Sir Lord Baltimore, Hard Stuff, Leaf Hound…. Des groupes comme cela, il y en a une cavalcade. Ces influences magiques donnent souvent des disques sympathiques mais guère enthousiasmants sur la longueur : il manque une voix qui capte l'oreille, des riffs et des mélodies originaux.

La découverte de ce second disque de Saint Karloff est un vraie belle suprise : « All Heed The Black God » est un excellent album. Le son est rugueux, la voix puissante, la section rythmique impeccable. Plus l'album avance, plus il révèle ses qualités, et chaque écoute provoque toujours plus d'affection pour cette musique aux racines si classiques mais dont l'identité est réelle.
'Ghost Smoker' qui ouvre le disque avec ses sept minutes hantées pose le décor, celui de la superbe pochette. Sur un bruit d'orage menaçant, le riff grogne avant qu'un tempo Boogie vienne coller le train à la guitare. Typiquement sabbathien, on se laisse enivré par ce trio malsain. 'Space Junkie' est un morceau bien plus enlevé, carrément fou. Il pioche davantage du côté de Hawkwind sur les couplets surexcités, mais le refrain plonge l'auditeur dans un carcan d'acier trempé, cette Jeune Fille de Fer dans laquelle le supplicié voit le couvercle couvert de pics acérés se refermer sur lui si il ne parle pas.

'Ganymedes' est un bel interlude acoustique, teinté de Folk, pétri de mélancolie. On se retrouve assis au pied de l'arbre sur la pochette, laissant divaguer son esprit avec le ciel qui s'obscurcit d'orage, et les herbes sauvages se couchant sous les rafales d'un vent d'été.

Ce prélude boisé ouvre la voie à une série de véritables tornades électriques totalement obsédantes, faisant monter la tension. 'Dark Sun' ouvre le bal avec sa basse ronde suivant le riff Psyché-Blues. La batterie imprime un tempo nerveux, avec un certain swing dans la charley. On distingue Boris Karloff en Frankenstein, en Morgan dans « The Old Dark House » ou en momie, marchant vers sa victime. Les choeurs aériens contrastent avec le côté implacable du tempo. Le riff se durcit, se fait plus agressif, les mains de Karloff enserrant le cou délicat de sa proie féminine.

'Radioactive Tomb' vient provoquer encore plus l'excitation avec son riff et son rythme urgent. Le groupe injecte clairement du Stooges dans sa musique. Le chant se fait plus furieux, plus rageur. Entêtant, fou, il obsède jusqu'à la moelle. C'est du Doom cru et sauvage, du proto-Metal halluciné, folie radioactive, dérapage de larsen, percussions tribales, six minutes de pure possession. L'inventivité du trio est incroyable, sa capacité à rebondir en permanence laisse pantois.

'When The Earth Cracks Open' revient dans les rivages du Heavy-Blues sauvage. Tempo implacable, riffs endiablés, chorus à la Paul Kossoff, c'est du Blues. Jusqu'à ce que le riff luisant sous l'orage vienne déchirer le ciel. Batterie et basse viennent coller au train de cette guitare infernale, marche des démons qui sortent des entrailles de la Terre pour punir les pêcheurs.

'Spellburn' est la pièce ultime : presque huit minutes au compteur, elle explore le larsen, le Blues-Rock râpeux, le Jazz-Rock de la fin des années soixante : Colosseum, Bakerloo…. Et puis le riff se stabilise, lourd, majestueux. Il ondule sur ses pivots rythmiques avec majesté, ouvre de nouveaux horizons au-delà de l'orage. Et puis la colère de Lucifer tombe à nouveau. La rythmique se ralentit, la guitare se perd en une cathédrale de power-chords. Et puis tout s'emballe. C'est méchant, sombre, sans pitié. La victime est tenue au sol, un grand couteau de boucher prêt à tomber sur elle. C'est l'Enfer, la peur qui court dans le ventre, la terreur absolue. Mais le riff s'ouvre vers la liberté. Elle se défait de son bourreau, court à travers les bois, pourchassée. Une chance de survivre se dessine entre riffs lourds et chorus acides. 'Spellburn' est un morceau démoniaque, assurément une merveille à écouter en concert. Il se ferme brutalement, comme l'on se réveille d'un cauchemar.



Ce qu'il faut en retenir



Saint Karloff vient de produire un disque totalement excitant. C'est de la musique vivante, s'abreuvant du passé, du cinéma, de la musique, de ce monde fou qui nous dévore comme un monstre qui sort des entrailles de la terre. Un monde qui devient le reflet parfait des contes fantastiques d'Edgar Allan Poe et Howard Phillips Lovecraft.



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On ne soupçonne pas la colère de l'Afrique. On visualise la colère des jeunes occidentaux contre la Guerre du Vietnam, contre le pouvoir gaulliste, contre ses vieux aréopages politiques qui conduisent la jeunesse dans l'impasse. Mais l'Afrique, comment peut-elle se rebeller, avec ses gouvernements corrompus, ces vestiges de colonisations oppressants. Pourtant, il y eut de la matière à chauffer les gamins d'Afrique. Du côté du Nigéria, il y eut l'Afro-Beat, le son de Fela Ransome Kuti. Du côté du Zambie, il y eut le Zamrock. Cette forme de musique hard et psyché fit les beaux jours des salles des villes de brousse. Ces allumés visionnaires développèrent une musique hypnotique qui devait provoquer la transe, comme celle des ancêtres africains, libres, avant la colonisation et l'esclavagisme. Ce sont les rythmes du Ghana, les chants traditionnels des pêcheurs et des agriculteurs.

Under The Influence, une ouverture d'esprit


Ecstatic Vision, Quatuor de Philadelphie, a sorti un excellent second disque en 2017 : « Raw Rock Fury ». Les voir revenir seulement dix mois plus tard semblait surprenant. Bien que le rythme de sortie des albums des années 70 était de cet ordre, les ventes du Stoner-Psyché n'encouragent pas à la surproduction. Pour aiguiser l'intérêt des fans, Ecstatic Vision a sorti un disque de reprises ultra-pointues.

Que faut-il en retenir ? 



La première face est consacrée au Zamrock. Le premier morceau intitulé 'Troublemaker', est issu du premier album de Christy Zebby Tembo, « My Ancestors », publié en 1974. ce qui impressionne, c'est la violence électrique du morceau, qui n'est que peu accentuée par Ecstatic Vision. 'The Bad Will Die' est un autre morceau Zamrock dont l'auteur est impossible à découvrir, mais le riff tape dur. 'History Of A Man' est issu de l'unique album d'Amanaz publié en 1975 : « Africa ». Ces trois morceaux sont totalement obsédants et psychédéliques.
La seconde face se consacre aux influence Rock des années 60-70. Hawkwind est évidemment en belle position, avec 'Born To Go' et 'Master Of The Universe', tous deux datés de 1970. Le dernier morceau est une reprise de l'influent MC5 avec 'Come Together'. Ecstatic Vision y est sauvage, sans limite, en saturation extrême.
« Under The Influence » fait découvrir les dites influences, mais ouvre un nouvel horizon au Stoner-Rock. Le groupe apporte la formidable richesse des influences psychédéliques des années 70, partout dans le monde. Le Zamrock est une formidable ouverture vers une musique riche et obsessionnelle, qui fait du Stoner non pas une musique passéiste, mais un univers musical à la richesse bien plus importante que n'importe quel univers sonore moderne.


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La pluie fine poussée par le vent fouette leurs visages. Le ciel est gris et bas. La végétation décharnée de l'hiver craque sous le vent, les buissons nus frissonnent, comme grelottant de froid. Ils marchent sur ce chemin humide et boueux, sans comprendre quel est leur but. Une force les appelle, noire, maléfique. Ils ont quitté la crasse de la ville pour se diriger dans ce bois voisin. Malgré l'obscurité qui tombe, la menace permanente du ciel et de la végétation subissant les assauts de l'hiver, Ils se sentent mieux ici. Ils ne supportent plus les lumières aveuglantes, les chorégraphies publicitaires, les beats électro omniprésents, ces grands panneaux où s'affichent en permanence des produits à consommer, et puis des chiffres, des prix, de l'argent à dépenser, à emprunter. Dans ce bois,ils sont seuls avec eux-même, face à la nature. La rudesse de l'hiver est une caresse. Le vent qui hurle par bourrasques glaciales les met à l'épreuve, mais ils savent déjà qu'il leur veut moins de mal que cet univers artificiel qui submerge nos vies. Peut-être menace-t-il car il croit qu'ils sont de ces hommes qui vont maltraiter cet univers de bois et de clairières. Mais ils sont là en amis.

Ashen Blood, un totem de granit obsédant




Ils ont fui Denver pour s'imprégner de la solitude, pour puiser dans les grands espaces du Colorado, en retranscrire les immensités et les désarrois. Chris McLaughlin à la guitare et au chant, Graham Zander à la guitare, Ryan Skates à la basse et Ryan Sims à la batterie ont débuté leur aventure sous le nom de Green Druid en 2015. Quatre premiers titres ont été lancés en éclaireur en 2015, uniquement téléchargeables. En 2017, il signe sur Earache, le label de Metal extrême se spécialisant de plus en plus dans le Doom et le Stoner, et sorte un premier EP trois titres du nom de « Ashen Blood ». Le premier album, nommé « Ashen Blood », reprend le nom, la pochette et les trois titres du EP, auxquels s'ajoutent quatre nouveaux morceaux.


Green Druid est un monde à lui tout seul. Il ne prétend pas inventer quoi que ce soit : la musique est imprégnée de celle de Sleep, c'est une évidence. Toutefois, il y a bien plus que cela. D'abord, il y a la voix de McLaughlin : elle ressemble à celle d'un enfant perdu en forêt, et ses intonations sont presque féminines. Ensuite, la musique en elle-même est hantée par un malaise profond, cette volonté d'affronter coûte que coûte l'adversité, quel qu'en soit le prix. Le vent dans les branches, la pluie qui s'abat, froide, sur le chemin de terre, les goules qui s'avancent, en file, capuche sur la tête... Les morceaux de Green Druid sont des processions angoissantes, gorgées de fureur.

Ce qu'il faut en retenir ?



'Pale Blood Sky' s'ouvre sur un larsen arrachant les crocs, avant qu'un riff hargneux gronde dans les enceintes. Le tempo est massif. C'est une colline à gravir, la lumière pâle de la lampe d'un magicien brillant au loin sur le sommet. Les chorus sont fort rares. Il s'agit de planter un climat, de construire des cathédrales de riffs lourds.

'Agoraphobia' déroute. Il débute par un vrombissement électrique, une guitare jouant en continu un riff liquide, porté par une basse aux accents jazz et une batterie souple. Ce son aérien et oppressant rappelle les expérimentations du duo formé par Brian Eno et Robert Fripp en 1972. McLaughlin chante comme une sorcière possédée. Le côté aérien s'échappe peu à peu, l'air se raréfie. Le chant se transforme en cri de loup pris au piège. Les guitares commencent à monter une barricade de riffs oppressants. Le morceau oscille entre ces deux climats, entre flottement électrique et agression sonique.

'Dead Tree' débute par un riff assassin, une bête, un monstre. Rythme tribal, larsen, grondement sourd, c'est la colère des dieux païens. La fureur alterne avec des accalmies aux allures d'éclaircies dans un soleil d'orage.

'Cursed Blood' est le gros morceau disque, avec ses dix-huit minute et trente-quatre secondes au compteur. Les précédents morceaux étaient déjà autour des dix minutes, mais nous voilà emporté dans un voyage émotionnel des plus intimidants. Le riff se répète en procession, obsédant jusqu'à la moëlle. Comme 'Dopesmoker' de Sleep, on ne peut se détacher de ce riff simplissime mais obsédant, au son si majestueux. Le chant brouillé rappelle Electric Wizard. Toutefois, Green Druid sait alterner les climats, monter ces architectures électriques, ces monuments gothiques de riffs massifs qui transforment chacune de leur reddition en voyage intérieur.

'Rebirth' débute par un assourdissant riff de basse passée à la fuzz. Plus « rapide », je pèse mes mots, il n'est pas sans rappeler 'Vinum Sabbathi' d'Electric Wizard, jusqu'à ce que s'abatte la cavalcade électrique des géants de pierre. 'Ritual Sacrifice' est le dernier épisode de cette odyssée au fond des ténèbres de l'âme humaine. Il flirte avec le premier album d'High On Fire, avec ce sens du groove dans le riff lourd et obsédant. L'instrumental totalement angoissant 'Nightfall' vient clore le disque : cri de corbeau, bruit de lame qui s'aiguise, crépitement de bois en flammes, petites notes de guitare qui picore au milieu de l'angoisse totale.

« Ashen Blood » est une réussite totale pour qui se sent capable de s'immerger dans la noirceur la plus totale, pour qui sait affronter des monolithes de Doom-Metal aussi massifs que totalement fascinants. Rarement un groupe n'aura été aussi original avec aussi peu de références musicales. Green Druid échappe totalement au plagiat. Il crée son univers, et s'impose, parce que sa musique est une symphonie d'outre-tombe.


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Si vous êtes amateur de heavy rock à l’ancienne, vous devriez aimer le son des australiens de Seedy Jeezus. Si si, je vous le jure. Allez donc écouter le tout premier album éponyme et vous m’en direz des nouvelles de la baffe que vous allez vous prendre. Puis si vous êtes plutôt dans le heavy-psych, jetez vos esgourdes sur « Tranquonauts » qui est un album concept autour du LSD et du peyolt ! Seedy Jeezus est donc un groupe qui touche un peu à tout ! C’est donc avec un plaisir certain que j’attendais leur deuxième album « Polaris Oblique » sorti en juin dernier. A quoi s’attendre de la part des australiens pour ce nouveau cru ? La réponse dans les lignes qui suivent.

« Polaris Oblique », un heavy-rock qui fait rappeler les seventies !


L’album s’ouvre sur une intro éponyme qui est pour le moins captivante : c’est comme si que vous vous preniez un parpaing sur la tête. La faute à une guitare qui hurle et qui impose sa présence tandis que la batterie l’accompagne de toute son énergie. Inutile de vous dire que ça annonce du bon quant à la suite de la galette. ‘Everything ‘ll be Alright’ est dans cette même lignée avec une énergie qui se dégage grâce à la guitare balance ses riffs et ses solos avec un style qui en épaterait plus d’un. ‘Million Light Years’ vient un peu ralentir le rythme puisque le titre se veut une balade instrumentale… jusqu’au dernier tiers du titre qui, là-encore, est une démonstration dans les règles de l’art de l’utilisation d’une guitare. Oui, Seedy Jeezus va vous faire dandiner sur place tout en faisant de l’air-guitar ! ‘My Gods are Stone’ est l’une des pistes que préfère sur cet album : elle est tout en douceur et un certain charme s’en dégage. Que ce soit par la voix ou par la musique ; impossible de ne pas sentir une émotion tant l’ensemble prend aux tripes. Le morceau qui vous ferait presque couler une larme le long de votre visage tant la mélodie est magnifique…

Mais pas le temps de niaiser. ‘Oh Lord Pt. 1’ enfonce la porte avec une bûche pour venir vous prendre dans la douce danse de la guitare et de la basse dopées aux amphétamines ! Un titre qui fait encore la part belle à l’art du shredding-guitar avec des notes qui vous arrivent dans la face à 200km/h ! La deuxième partie du titre, se veut un peu plus calme même si on retrouve avec plaisir ces solos dantesques. ‘Dripping from the Eye of the Sun’ et ‘Treading Water’ se veulent dans cette même lignée : une alternance entre moments doux et forts portés par une voix et une guitare à leurs sommets ! Et que dire de la ligne de basse on ne peut plus posée dans le second, une pure merveille. Enfin pour conclure l’album, ‘Barefoot Travellin’ Man’ reprend la recette initiale : du rock bien énergique et qui fait toujours plaisir à entendre. Cependant, il est probable que les cervicales fassent la gueule à cause des mouvements de tête incessant à l’écoute du titre.

Que faut-il en retenir ?


« Polaris Oblique » montre une autre facette de Seedy Jeezus. Si on retrouve la marque de fabrique du groupe : des solos déballés avec un entrain certain et surtout une bonne dose d’énergie qui va vous donner envie de bouger ; les australiens montrent aussi  à quel point ils peuvent être très bons dans les compositions plus calmes. Mention spéciale à Lex Wattereus qui nous fait une démonstration de guitare tout au long de l’album et qui peut rendre jaloux de jouer comme il le fait. « Polaris Oblique » se veut comme un bon cru des années 1970 : sex, drug & rock'n roll ! Amis collectionneurs de vinyles, l’Europe a droit à son édition de 90 exemplaires chez Lay Bare Recordings ! Go ! Go Go !

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Heavy-blues prolétaire


Les cheminées des usines de pneumatiques de Stoke-On-Trent dégagent une épaisse fumée blanche qui flotte comme une haleine céleste aux relents de caoutchouc. La ville, située au nord de l'Angleterre, est un bassin historique de l'industrie lourde britannique. La cité vécut au rythme des mines de charbon et de minerai de fer, ainsi que de la sidérurgie. De ces villes laborieuses, comme Birmingham, Manchester, ou Sheffield, naquit le meilleur du Rock lourd des années 70 : Black Sabbath, Judas Priest, 50 % de Led Zeppelin, Chicken Shack, Trapeze


Il y fleure bon l'ennui pour les gamins, teinté d'une fierté de prolétaire. C'est que le soir, à la sortie de l'usine, il faut se vider la tête, trouver un palliatif pour évacuer le bruit des machines, du minerai qui se concasse, de la pièce d'acier en fusion qui se forge. On vibre au son du Boogie, du Hard-Rock, le tout arrosé de stout dans les pubs.


Pour les musiciens, c'est aussi et surtout l'occasion de fuir cet horizon moribond. Le Stoner est un monde cruel, et vivre de sa musique est souvent un vœu pieux, surtout quand on opte pour un son résolument Bluesy et psychédélique. Mais que les groupes cherchent à en vivre à plein temps, ou à jouer à côté de la besogne alimentaire, il s'agit de fuir ce monde de merde. Le besoin d'évasion psychique conjugué à une musique lourde imprégnée de Blues fait souvent des miracles. Car le Blues est ancré dans ces terres. Le prolo blanc s'est reconnu dans la souffrance des noirs américains. Il en a transposé sa frustration et sa colère païenne, et cette substantifique potion nous a offert Led Zeppelin, Black Sabbath, Ten Years After, Fleetwood Mac avec Peter Green, Cream, Savoy Brown, Jeff Beck Group avec Rod Stewart….


Cet héritage semblait bien loin depuis longtemps. L'industrie lourde avait fortement dérouillé avec Margaret Thatcher, et depuis à peu près trente ans, la critique britannique cherche les nouveaux Beatles. Oasis fit un temps illusion, mais au fond, cela n'était pas sérieux. Depuis, le Rock se meurt partout dans le monde, et la Grande-Bretagne oublia ses héros pour se rouler dans l'électro-pop et la techno hardcore, comme si comme l'autre pouvait remplacer cette âme profondément ancrée dans les chairs des hommes depuis plus de cent ans.

Red Spektor, ils ont le blues



Il ne faut pas grand-chose pour rallumer la flamme de la colère électrique. Il suffit juste d'un peu de frustration, et de quelque érudition musicale. Ainsi naquit Red Spektor en 2012. Composé du guitariste et chanteur John Scane, du batteur Darren Bowen, et du bassiste Rob Farrell, le groupe commence rapidement à écumer les clubs de la ville et de ses alentours. Le premier EP éponyme sort en janvier 2014 en autoproduction, et attire l'oreille du label Kozmik Artifactz. Le premier album paraît deux ans plus tard.


Il confirme toute la qualité de la musique de Red Spektor : une guitare saturée gargouillant de wah-wah, une basse aux relents jazzy courant derrière les riffs, et une batterie dynamique. On retrouve des saveurs similaires à Graveyard, mais c'est bien dans les deux premiers albums de Blue Cheer et dans le Heavy-Blues sale anglais du début des années 70 comme Leaf Hound que Red Spektor est allé chercher. Le son sale et organique de la guitare de Scane fait des merveilles, griffant joyeusement l'oreille de l'auditeur.



Ce premier album est à la fois gorgé de ces influences, mais aussi de la terre dont il est issu. Dense, imprégné de Blues électrique de la fin des années 60, de Proto-Metal, c'est un disque d'érudit, aussi efficace que discret. Il ne révèle ses secrets qu'après plusieurs écoutes attentives, au casque. On se laisse porter par la magnifique osmose de ces trois musiciens fascinants.

Que faut-il en retenir ?



Le disque compte dix morceaux, et il n'y a littéralement aucun temps mort pour qui vibre au son Proto-Heavy-Blues, pour qui « Outsideinside » de Blue Cheer est un orgasme absolu. Red Spektor baigne largement dans la science-fiction vintage et l'occulte, ce qui n'est pas sans me déplaire. J'aime les musiciens cultivés. 'Before The Sunrise' débute de manière assez massive sans trop bousculer l'auditeur. Néanmoins, les caractéristiques du trio sont affichées : basse ronde et omniprésente, entre Geezer Butler de Black Sabbath et Jack Bruce de Cream. La guitare est tendue, et gronde, vrombit, comme celle de Leigh Stephens de Blue Cheer, avec toutefois une maîtrise qui se rapproche de Jimi Hendrix. Le vrai grand coup de pelle dans la pomme arrive avec 'Pagan Queen'. Riff ravageur, rythmique mid-tempo démoniaque, le morceau vous tient à la gorge, et ne vous lâchera pas de toute sa saturation affichée. 'Timeless Requiem' est un puissant boogie spatial qui emporte tout sur son passage. Mais ce n'est rien avant le pinacle absolu de ce disque : 'Cosmonaut'. En trois minutes et trente secondes, c'est le plaisir total : un riff redoutable, gorgé de Blues overdrivé. La rythmique galope derrière avec une grâce infinie. Les roulements de caisse, les doigts de Farrell qui courent sur les grosses cordes métalliques de sa basse, les a-coups de wah-wah font de ce morceau une véritable pépite méconnue de Stoner-Rock Heavy-Psyché. Les doigts de Scane parcourt le manche avec délicatesse, les chorus fusent, le trip est total.


Le disque n'est pourtant pas à l'agonie. 'Elixir' est un Proto-Doom évanescent qui se charge d'électricité sur les refrains. 'Into The Maelstrom' est une pièce de musique plus spatiale. Un riff entêtant est accompagné de roulements de toms, pendant que la voix vaporeuse s'échappe en fumée au-dessus de la ligne de basse. On y distingue 'Planet Caravan' de Black Sabbath.


'Fields Of Fire' est un violent uppercut de Heavy-Blues, absolument ébouriffant de brio électro-acoustique. 'Torpedo Head' est un Boogie ravageur imprégné de saturation, un véritable obus, suivi d'une pièce d'artillerie du même calibre : 'Black Moon Rising'. Le disque se clôt sur un superbe Folk-Blues acoustique : 'Lost Soul'. Imbibé de cette âme celtique typiquement anglaise qui alimenta notamment Led Zeppelin, il surprend et émerveille par son audace musicale. Red Spektor publia avec son premier album un disque magnifique, riche, digne héritier de cette âme ouvrière anglaise des années soixante, un délice sonore à découvrir d'urgence.

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On l'attend parfois, le voyage cosmique. On aimerait foutre le camp de cette planète, se confronter à la poussière des étoiles, dériver dans l'hyper-espace, voir l'infini plutôt que la médiocrité de ce bas-monde. Les pays du Nord de l'Europe semblent être le terrain propice à une certaine forme de dérapage psychologique qui conduit à des musiques certes pointues, mais souvent passionnantes : Black-Metal, Stoner-Metal, Drone, Psyché-Folk…. L'alternance angoissante de grands espaces de lumière et d'obscurité, mêlée aux paysages de montagne et de grandes forêts de résineux portent au pinacle des cerveaux partagés entre le monde des anciens Vikings, et celui de la société de consommation occidentale qui nous ronge tous. La Norvège est une pépinière d'êtres troubles qui refusent obstinément de plier à la musique poubelle du moment.

Turning Electric, la consécration d'une formule



La belle pochette de cet album attire irrémédiablement mon œil, et me pousse à plonger mes conduits auditifs dans la musique Stoner-Psych de Spectral Haze. « Turning Electric » est leur troisième album, auquel s'ajoute un split-LP avec Tusmørke en 2015. Capté sur la longueur, entre décembre 2015 et juin 2016, il s'agit sans aucun doute de leur disque le plus abouti. Présenter les effectifs de Spectral Haze relève de la pochade, car les musiciens se cachent derrière des pseudonymes farfelus : Spacewulff au chant et à la guitare, Sonik Sloth à la guitare, Doomdogg à la basse, Celestial Cobra à la batterie et Electric Starling aux synthétiseurs. Originaires d'Oslo, formation fondée en 2011, les musiciens de cette fine équipe partagent également leur temps dans divers projets allant du Black au Drone.

Spectral Haze est ce que l'on peut appeler un digne héritier du Hawkwind des années Lemmy Kilmister, de 1972 à 1975. Voix charnue, basse grondante, guitares saturées et cosmiques, batterie frénétique, et synthétiseurs hypnotiques, Spectral Haze est avant tout une expérience sonore qui ne se décompose pas réellement en morceaux. Certes, on retrouve six pistes, entre quatre et plus de huit minutes d'hallucinations électriques. Mais écouter « Turning Electric », c'est avant tout plonger dans un univers. On blâme souvent le Stoner d'être une musique revival, une mauvaise resucée d'un Rock seventies antique et inique, totalement dépassé par le modernisme éclatant de l'Electro et de la Pop urbaine. C'est oublier que Led Zeppelin et Black Sabbath se construisirent en piochant dans le Blues et le Folk anglais. Et qu'ils transfigurèrent cette matière pour en faire quelque chose de nouveau, de personnel et de moderne.

Spectral Haze, comme les américains d'Ecstatic Vision, s'imprègne avec délice d'Hawkwind, mais aussi des Pink Fairies pour offrir une matière novatrice. « Turning Electric » est palpitant de la première à la dernière note, car aucun espace n'est perdu. Il n'y a pas une seconde inutile, ce qui fait de ce disque une odyssée sonore totalement enthousiasmante. Les potences électriques tiennent l'auditeur dans le Hard'N'Heavy psychédélique, soutenues par une basse et des caisses fermement ancrées dans le sol. Les synthétiseurs papillonnent autour des riffs et des arpèges tendus. La voix de Spacewulff est superbe, bien plus riche que celle de Dave Brock. A la fois dotée d'un grain rauque, elle monte avec maestria dans les aigus avec facilité. Les chorus de guitare sont des dérapages de la mélodie, s'enfonçant dans le cosmos à grands coups de pédales wah-wah et de réverb liquide.

Que faut-il en retenir ?



Débuté par le très percutant 'Dawn Of The Falcon' et son riff obsessionnel, il s'enchaîne par le boogie cosmique 'Turning Electric'. La pièce de résistance se présente avec 'Cathexis/Mask Of The Transformation', près de neuf minutes de Prog-Punk spatial. 'Ajagandhi' enfonce à coups de marteau sur l'enclume un épais Heavy-Rock-Blues déchiré à grands coups de riffs maniaques. 'They Live' débute par ailleurs par un superbe riff tendu d'électricité moribonde, qui s'enfonce dans la psychédélie maladive. On renifle par moments l'odeur de 'Interstellar Overdrive' de Pink Floyd, en 1967, mais avec cette férocité toute propre au Rock de Ladbroke Grove. Les guitares s'entrecroisent magnifiquement, les synthés cosmiques propulsent l'ensemble vers le firmament étoilé.

L'album se clôt sur le doomesque 'Master Sorcerer', arrachant ce qu'il reste de piste de décollage. Spectral Haze vient, avec ce disque, de définir sa formule musicale définitive. Passionnant de bout en bout, il plonge l'auditeur dans un autre monde, et c'est parfaitement ce que l'on attend d'un bon disque de Rock. Comme l'on aimait écouter Pink Floyd ou Led Zeppelin au casque, on se régalera à écouter « Turning Electric », avec le sourire assuré de ceux qui savent.



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