C'était du temps de la liberté de circuler, avant les couvre-feux, les confinements, et nos désormais misérables existences de rats de laboratoire. Je revenais d'un week-end de promotion pour mon dernier ouvrage. Non content d'avoir passé d'agréables moments en compagnie de mes lecteurs et des quelques médias qui avaient bien voulu s'y intéresser, j'avais pris la peine de faire un petit détour onéreux mais fort satisfaisant chez Gibert sur le Boulevard Saint-Michel.

Parmi mes acquisitions se trouvait le dernier album en date des Oh Sees : « Face Stabber ». Seul dans ma voiture, je traversais les vastes et tristes étendues de champs à perte de vue sur l'autoroute, voyant s'égrainer les panneaux des villes vivant au milieu de ce désert agricole : Provins, Sens, Troyes… Après avoir savouré le recueil d'archives officielles de Pink Floyd consacré à leur année 1969, je décidai de plonger dans « Face Stabber », dont quelques titres rapidement écoutés sur le net m'avaient intrigué.

Le disque était imprégné de la folie psychédélique habituelle de John Dywer, guitariste et leader de la bande, et notamment, sa passion pour le Krautrock. Mais deux pièces de musique me sidérèrent totalement : 'Scutum & Scorpus' et 'Henchlock'. Le premier courait sur plus de quatorze minutes, le second sur vingt-et-une. Contrairement aux autres morceaux, plus énervés et rentre-dedans, les Oh Sees installaient un climat mélancolique, aux frontières du jazz-rock et du stoner psychédélique. Les deux allaient comme un gant à ce paysage monotone baigné d'un soleil pâle, et au rythme de la route sans fin. Je crus perdre parfois pied, mes pensées s'envolant dans la musique, fasciné. Plus que les autres morceaux, ces deux pièces constituèrent l'essentiel de paysage sonore, hypnotisé.

Je connaissais plutôt bien les Oh Sees, écoutant régulièrement les albums, et me régalant de leur folie. Le dernier en date dans ma tête était le « Live In San Francisco » de 2016, une bombe sonore gorgée d'énergie qui transfigurait avec maestria un répertoire immense. Mais Dwyer a toujours un coup d'avance, et il est parfois compliqué de le suivre. Les Oh Sees, anciennement Thee Oh Sees, publient un disque par an depuis quinze ans. Mais devenu Oh Sees en 2016, avec un équipage renouvelé, le rythme s'est emballé, et parler du dernier Oh Sees devient délicat, car il n'est désormais pas rare d'avoir deux disques par an.

John Dwyer est le symbole charismatique du do-it-yourself du 21ème siècle. Il publie sur son label Castleface Records, diffuse des répétitions, des concerts. Autrefois coqueluche de la presse musicale branchée, et notamment française, Dwyer les a dégoûté après « Orc » en 2017, en s'ouvrant vers des morceaux longs faits d'improvisations piochant au-delà du punk-psyché énervé. Des cuivres font leur apparition, Dwyer s'obsède pour le rythme qui tourne, pendant de longues minutes. Les vieux punks ont l'impression de revivre ce qu'ils exécraient dans les années 70 : les explorations sonores du jazz-rock et du Krautrock de Mahavishnu Orchestra, Soft Machine, Nucleus, Santana, Can, Popol Vuh….

C'est pourtant cela qui est totalement excitant. Dwyer et sa bande ont réussi le pari fou de sortir de l'ornière psychédélique un peu branchée pour explorer des horizons sonores déments, et dont « Face Stabber » est la première pierre la plus réussie. Il y a déjà quelques tentatives sur « Orc » en 2017 et « Smote Reverser » en 2018, mais rien d'aussi probant, d'aussi totalement renversant que sur « Face Stabber ».

Ce virage n'est bien évidemment pas le fruit du travail du seul John Dwyer. Il s'est attaché les services de camarades de route particulièrement affûtés, dans un line-up somme toute plutôt rudimentaire : John Dwyer à la guitare et au chant, Dave Rincon et Paul Quattrone aux batteries, Tim Hellman à la basse, et Thomas Dolas aux claviers. Ce sont eux qui fabriquent cette matière nouvelle, et il suffit de se plonger dans une de leurs répétitions disponibles via Castleface Records pour se rendre compte de l'incroyable unité du groupe. « Face Stabber » fit exception en faisant appel à quelques invités et notamment le brillant Brad Caulkins aux saxophones alto et tenor.


"Face Stabber"/"Protean Threat"/"Metamorphosed", l'étrange trilogie


Avec cet album, Oh Sees semble rejoindre inconsciemment une nouvelle scène stoner-psyché-jazz-rock menée par les brillants Mythic Sunship ou Kanaan, tous du Nord du vieux continent. Dwyer développe avec son gang sa propre histoire de l'improvisation électrique obsédante, et « Face Stabber » en est une première pierre angulaire avec « Another Shape Of Psychedelic Music » des danois de Mythic Sunship en 2018 et les « Odense Sessions » des norvégiens de Kanaan en février 2020.

John Dwyer et ses Oh Sees conservent une aura flatteuse dans le milieu de la rock-critic, bien que le rythme des albums semble donc perdre peu à peu la presse spécialisée. Les chroniques dithyrambiques pour « A Weird Exit » ont laissé la place à un silence gênant, comme si Dwyer avait perdu tout le monde en se montrant trop prolifique. Les ventes de disques restent toujours de l'ordre de l'underground, permettant aux Oh Sees de ne séduire le Billboard américain qu'au rayon des artistes dits indépendants.

Dwyer semble avoir planifié l'étrange mutation de son groupe. Après le changement d'équipage et de nom de Thee Oh Sees en Oh Sees en 2016, la mutation se poursuit avec les Osees en 2020. Est-elle dû à l'étrange climat lié à la crise du COVID-19, et au fait que les Oh Sees/Osees se retrouvent eux aussi privés de concerts ? Ou est-ce que Dwyer a planifié tout cela en une étrange progression musicale et artistique ? Veut-il que son groupe devienne insaisissable pour la critique, et ne soit qu'un objet dédié à la musique pour ses musiciens et ses fans ?

« Protean Threat », premier volume des Osees, bouscule déjà l'optique installée avec « Face Stabber ». Aucun morceau de plus de cinq minutes. En fait, le jazz-rock et l'aspect progressif s'immiscent dans la construction de ces pièces courtes à l'énergie punk. Ainsi, le superbe 'Upbeat Ritual', d'à peine deux minutes, est porté par une rythmique New Wave et un piano électrique liquide rappelant Soft Machine. La mélodie est perturbée par les petites saillies gargouillantes de wah-wah de Dwyer, minimalistes, à comparer avec le jeu de Miles Davis dans ses années funk entre 1971 et 1975. 'Red Study' est une étrange mélopée aux teintes indianisantes, psychédélisme certifié. Les uppercuts punk-psyché sont aussi de sacrées merveilles, à commencer par le redoutable 'Terminal Jape', étourdissant de teigne, ou l'entrée en matière : 'Scramble Suit II'.


« Protean Threat » est construit comme autant de petites vignettes sonores qui semblent vouloir rompre avec l'audace vertigineuse des longues pièces de « Face Stabber ». C'est alors que le doute s'installe. Si musicalement, « Protean Threat » est dans la lignée de son prédécesseur, n'est-il pas une nouvelle rupture ? Dwyer veut-il se focaliser sur des pièces plus courtes et punks afin de ne pas s'enfermer dans les ornières du rock progressif ?


Ce qu'il faut en retenir ?


« Metamorphosed » va clore tous les débats et les doutes. Second volume des Osees, sa pochette est dans la lignée de celle de « Protean Threat », de plus en plus abstraite, de plus en plus énigmatique. Constitué de trois morceaux de moins de deux minutes, et de deux pièces de quatorze et vingt-trois minutes, « Metamorphosed » est l'alliage des deux mondes. Les trois uppercuts sont déversés en ouverture de la face A. A vrai dire, ces trois bastons soniques sont presque meilleures que celles de « Protean Threat ». Sans fioritures, elles sont déversées sans pitié, et dotées de tous les oripeaux des Osees depuis leurs origines : punk, psychédélique, déjanté. 'Saignant', 'Electric War' et 'Weird And Wasted Connection' sont balancés sans ménagement, palpitants comme l'est un live des Thee Oh Sees/Oh Sees/Osees. Et puis se produit le miracle.

Une petite note électronique binaire, toute droit sortie des années 80, résonne. Et puis la musique démarre. La batterie se fait plus souple. La guitare ondule au milieu des notes de synthétiseurs. La guitare reprend le contrôle, tout résonne, tout fait écho. Confiné, j'ai l'impression de revoir cette route entre Paris et Langres, au milieu de ces étendues vides dans lesquelles mon regard se perdait il y a à peine un an. Tout ondule, et l'âme vibre avec félicité.

La magie des superbes pièces de « Face Stabber » s'installe à nouveau. Voilà qui n'est pas évident, car reproduire une telle intensité émotionnelle sans se reproduire est pour le moins délicat. Le nom du morceau est des plus narquois en cette période de psychose sanitaire : 'The Virologist'. Ces garçons sont à ce point gonflés qu'ils consacrent une pièce de musique aux hommes de recherche médicale.

La guitare ondule avec brio. Elle se révèle d'une subtilité merveilleuse. Si les coassements sur les pièces courtes sont jazz, les petites facilités fantaisistes peuvent agacer, d'autant plus quand l'on connaît le potentiel d'un tel quintet. Et il est là, le potentiel du quintet, sur ces longues divagations électriques. 'The Virologist', bien campé sur sa rythmique implacable, délivre la subtilité du jeu de guitare de John Dwyer, et des interventions des claviers et des cuivres. C'est passionnant, bouleversant, étourdissant, comme la première fois, sur « Face Stabber », en cette autre décennie.

'I Got A Lot' est une longue transe aux rythmes tribaux, qui refuse de vous lâcher. Voilà une audace technique des Osees qui cherchent à croiser Krautrock et Afrobeat. Comme pour 'Dopesmoker' de Sleep, on débute le morceau, et on n'arrive plus à l'arrêter, fasciné. Le morceau se meut dans l'air, étourdissant, porté par d'étranges synthétiseurs, comme une coda sans fin.

Ces trois albums sont l'étrange quintessence du quintet de John Dwyer, à cet instant toutefois ! Malgré le changement de nom, le confinement, les pochettes bizarres, on a soif de sa musique démente et riche. « Metamorphosed » est un superbe disque, qui confirme une chose : les Osees ne sont jamais meilleurs que dans leurs grands déroulements électriques où le jazz-rock domine.






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