Plymouth, dans le Devon, dans le sud-ouest dans l'Angleterre. Petit Robert s'ennuie sur la côte. Il a réussi à fuir un de ces cours de violon que lui impose son père, militaire à la Royal Navy. Il jette machinalement quelques galets dans la baie. Une camion Bedford S démarre non loin de lui. Le Bedford toussotte son diesel dans le froid du printemps de la Manche, chargé de caisses de poissons. Le claquement régulier de son moteur l'emmène bientôt le long de la route de la baie, puis sur la colline l'emmenant vers Woolwell au nord. Un pêcheur tente sa chance dans les flots roulant à quelques dizaines de mètres du petit Robert. Le jeune garçon se relève, puis rejoint le centre du bourg. Au bar du port, c'est déjà l'affluence. On boit des pintes à dix heures du matin, en fumant d'épaisses cigarettes roulés. Pour les marins, c'est un peu la fin de la journée, après le retour aux petites heures du matin, et le déchargement des cargaisons pour la vente de gros.

Robert n'est ni vraiment en colère, ni triste. Il est frustré, terriblement frustré. Alors que son père lui impose ces leçons de violons avec cette vieille professeure grincheuse et stricte, il a parallèlement découvert le blues noir américain grâce aux radios des bases militaires américaines toujours postées en Grande-Bretagne depuis la Seconde Guerre Mondiale. Ca c'est sûr : le boogie de John Lee Hooker, c'est sacrément plus trépidant que les niaiseries violonnées qui passent à la BBC.


Il passe à la guitare à l'âge de douze ans, en 1959. Malgré les réticences parentales, il obtient gain de cause, et s'y met avec application. Au milieu des années soixante, il quitte le Devon pour Londres, où tout se passe. A la capitale, c'est le club Marquee, les concerts des Beatles, des Rolling Stones, des Kinks, des Yardbirds, des Pretty Things. Et puis il y a une scène blues qui est train d'exploser, notammant grâce aux Stones, mais aussi grâce à un vieux sage nommé John Mayall, qui vient d'embaucher le jeune bretteur des Yardbirds : Eric Clapton. Ce dernier ébourriffe le public avec sa Gibson Les Paul branchée dans un gros amplificateur Marshall 100 Watts que Mayall a surnommé le Blues Breaker.

Petit Robert, devenu Bob Weston, fonde ses premiers groupes à Londres. Finalement, un voyage d'étudiants l'emmènera à Paris. Il formera The Kinetic, qui aura le privilège de faire l'introduction des premiers concerts de Jimi Hendrix fin 1966 à l'Olympia en ouverture de Johnny Hallyday, ainsi que ceux de Chuck Berry l'année suivante. En 1968, The Kinetic n'est plus.

Durant l'année Bob Weston intègre les Black Cat Bones, groupe de heavy-blues qui accueillit Paul Kossoff à la guitare et Simon Kirke à la batterie, les futurs Free. Le groupe commence à avoir de la bouteille et un répertoire solide. Il est signé sur Nova, une sous-division « progressive » de Decca Records. Hélas, Weston a jeté l'éponge quelques semaines seulement, remplacé par un autre jeune homme doué : Rod Price, futur Savoy Brown et Foghat. Bob fonde son propre groupe à force de sessions studio alimentaires. Il assemble un quatuor : Bob à la guitare, Steve Bailey au chant, Ron Bending à la basse, Terry Sims à la batterie.


La scène anglaise est en pleine mutation sonore. Elle est en pleine expansion internationale, et la créativité générale s'en ressent. Les Beatles, les Rolling Stones, les Kinks et les Yardbirds ont tous triomphé aux Etats-Unis, ramenant avec eux de nouvelles influences : la Soul de la Motown et de la Stax, la psychédélie de San Francisco, le son dur et garage de Detroit. En 1967, le rock anglais va désormais de la folie acide de Soft Machine et Pink Floyd, au blues revêche de Savoy Brown, Fleetwood Mac, et Cream. Passerelle entre les USA et la Grande-Bretagne, Jimi Hendrix Experience est la grande explosion sonore de l'année, première grande claque révisant les prétentions de la scène anglaise, rabaissant le caquet d'Eric Clapton, Jeff Beck ou Pete Townshend des Who. Il va même les obliger à se dépasser pour se mettre à la hauteur. Townshend prend des cours d'improvisation auprès de son ami Eric Clapton, qui lui aussi s'abreuve de la maestria de Hendrix, dont il devient proche. Quant à Jeff Beck, il préfère s'enfermer avec son nouveau groupe, le Jeff Beck Group, pour répéter afin d'être à la hauteur après quelques premiers sets trop précoces et ratés.

La scène américaine psychédélique répond bientôt avec trois formations majeures dans l'histoire : Blue Cheer, Iron Butterfly et Vanilla Fudge. Puis le Jeff Beck Group commencera à faire sa loi en 1968-1969 aux Etats-Unis, avant l'arrivée cataclysmique de Led Zeppelin en janvier 1969, qui met tout le monde d'accord, mettant à genoux Cream, Blue Cheer, Iron Butterfly et Vanilla Fudge, et rendant la concurrence US compliquée, malgré le talent des nouveaux venus Mountain et Grand Funk Railroad.

Les tornades Cream, Jimi Hendrix Experience, Jeff Beck Group et Led Zeppelin ont chamboulé l'échiquier sonore anglais, et à plus d'un titre. Tout le monde cherche à être heavy et blues. Sauf que ces trois formations ont largement modifié l'approche de la musique. Alors que les Beatles, les Rolling Stones ou les Kinks étaient de piètres techniciens, s'appuyant avant tout sur l'énergie et leurs talents de compositeur, Cream, Jimi Hendrix Experience et Led Zeppelin sont d'excellents techniciens, capables d'improviser et d'innover, utilisant avec intelligence les innovations techniques à leur disposition, dépassant même leur utilisation initiale. C'est ainsi que Clapton, Hendrix, Beck ou Page savaient se positionner entre les retours et les rampes d'amplificateurs pour créer des effets de larsen et de sustain, sans avoir recours à une quelconque pédale d'effet. Pour le modeste débutant, ces musiciens étaient de véritables modèles, des idoles alliant décontraction et maîtrise technique.

Tout le monde créa son Cream, son Jimi Hendrix Experience ou son Led Zeppelin, avec la précarité sonore qui va avec. Il en fut ainsi pour le guitariste Brian May et le batteur Roger Taylor, qui fondèrent le trio Smile en 1969 avant de créer Queen avec l'arrivée du chanteur Freddie Mercury. Mais combien de groupes de blues plus ou moins lourds se sont formés afin d'être les nouveaux Led Zeppelin ?

Lorsque Bob Weston fonde Ashkan en 1969 avec Steve Bailey au chant, Ron Bending à la basse et Terry Sims à la batterie, il n'a que vingt et un ans. Bob Weston est celui qui a le plus d'expérience. Toutefois, Sims fut un temps batteur de Mythology en 1967-1968, groupe de blues-rock piloté par le guitariste Tony Iommi. Il sera remplacé en 1968 par un certain Bill Ward.

La musique de Black Cat Bones était déjà pour Weston totalement dépassée, ancrée dans le blues-rock anglais de Fleetwood Mac, Chicken Shack et Savoy Brown, avec une pointe de heavy attitude apportée par Weston, mais pas suffisamment au regard du jeune homme. Avec deux guitaristes, Black Cat Bones auraient pu devenir une incroyable sidérurgie heavy, alors que les meilleures fomations du genre ne comptaient qu'un seul six-cordiste : Blue Cheer, Cream, Jimi Hendrix Experience, Led Zeppelin, Mountain, Grand Funk Railroad, Iron Butterfly….

C'est finalement avec une formation typique de Led Zeppelin, à un seul guitariste, que Weston revint. Il voulut créer son Led Zeppelin, mais avec des influences qui lui étaient propres et qui sont évidentes sur le seul et unique disque de Ashkan. Il y avait d'abord le folk-soul de Traffic, et le rythm'n'blues lourd de Joe Cocker. La voix de Bailey, grave et erraillée, rappelle fortement celle de Cocker, avec toutefois quelques intonations à la Stevie Winwood de … Traffic. Le nom de la formation signifie quant à lui « garçons » en iranien, petite note orientale très en vogue en cette époque encore psychédélique.

Confiant dans le talent du jeune guitariste de vingt-deux ans, Nova signa son nouveau groupe sans en avoir entendu une note. Ainsi, Ashkan fait partie de l'écurie Nova/Decca, qui compte quelques merveilleux pionniers heavy-blues dont… Black Cat Bones.


Là s'arrête la comparaison. Car Ashkan n'est pas un simple groupe de heavy-blues anglais. Il est une tentative d'être un nouveau Led Zeppelin, avec un bagage technique et financier très limité. Cela donne une version garage de Led Zeppelin, sale, crasseuse. En fait, personne ne savait capter le son heavy en 1969. Jimmy Page sut le faire avec Led Zeppelin grâce à son expérience de studio, lui qui joua avec tout le monde, des Kinks à Françoise Hardy, et souvent accompagné d'un autre compère à la basse et aux claviers : John Paul Jones. Page capta donc le premier album de Led Zeppelin lui-même, révolutionnant au passage la prise de son de la batterie. Les enregistrements de Jimi Hendrix deviennent meilleurs lorsqu'il les prit en main avec son propre studio, le Electric Lady Studio de New York, accompagné du brillant ingénieur du son Eddie Kramer. Eric Clapton imposa la prise de son en direct sur son amplificateur pour l'album « John Mayall And The Bluesbreakers » dès 1966, mais ne sut pas s'imposer par la suite dans ses choix de prise de son. Les enregistrements studio de Cream sont ainsi incroyablement ternes, alor qu'ils avaient été captés par Felix Pappalardi, futur bassiste-chanteur de … Mountain. Les Variations durent se plier aux contraintes des ingénieurs du son en blouse blanche de Pathé Marconi à Paris, incapables de saisir la fureur de la Les Paul de Marc Tobaly, la basse ESB3 de Jacques Grande et la batterie Ludwig double grosse caisse de Jacky Bitton. Tout ce que savait ces jeunes hommes d'à peine vingt ans, c'est qu'ils ne voulaient pas un son pop mièvre. Mais leur approche saturait tous les canaux de la console d'enregistrement.

Lorsque Ashkan entra dans le studio de Decca, il en fut très certainement ainsi. Cela s'entend. Car « In From The Cold » est comme un Led Zeppelin garage. Le son est cradingue, chaque intervention en overdub (rare), sonne comme un cheveu sur la soupe. A l'écoute de l'album, on les imagine aisément, captant leurs prises, séparés par un simple paravent. Car tout résonne comme si ils étaient dans la même pièce. C'est aussi comme ça qu'ils étaient les meilleurs : tous ensemble, comme sur scène.

« In From The Cold » est donc un de ces pionniers des Led Zeppelin « punk », au son sauvage, à la wah-wah vulgaire, à l'improvisation trop sale, mais pourri de ce talent contagieux qui fait de Cactus, Leaf Hound ou Sir Lord Baltimore des groupes fascinants. Et qui deviendra un classique underground contagieux, surtout en Europe.

Ce disque prend au ventre dès sa pochette. Cette image pâle devant un moulin du Pays de Galles au recto, et puis au verso cette photo dans un champ de blé voisin, en noir et blanc, dans lequel le quatuor émerge dans le flou, est troublante. D'autant qu'elle coïncide avec certains morceaux des plus sombres : 'Going Home', 'Stop (Wait And Listen)', et surtout 'Darkness', blues hanté absolument terrifiant. Ashkan laboure un sillon du heavy-blues sale et maladroit qui est indiscutablement celui du stoner et du doom. Tout, de la construction des chansons, leurs interprétations, à leurs prises de son, rappelle cette rusticité des années 1968-1972.


Le disque débute par 'Going Home' et son avalanche de blues-rock huileux. Le rythme initial est posé à la guitare, comme une horloge qui tape le décompte avant l'explosion. La batterie de Terry Sims est toute en roulements de caisses, inspirée par celle de Mitch Mitchell de Jimi Hendrix Experience et Keith Moon des Who. La basse ronde de Ron Bending gronde en arrière-plan des motifs jazz, idée que l'on retrouvera également chez Geezer Butler dans Black Sabbath un an plus tard. La voix de Steve Bailey grogne comme celle d'un Joe Cocker un peu destroy, forçant parfois le trait du bluesman dans la dèche.

'Take These Chains' mélange les influences psychédéliques et folk avec le blues-rock hargneux, sorte de croisement improbable entre Savoy Brown et Traffic. Weston, depuis le début du disque, est soliste inspiré, brodant des motifs de chorus sur l'ensemble des pièces du groupe, occupant l'espace de ses interventions de guitare. La wah-wah est très présente et très psychédélique. Elle n'a pas encore ce côté hanté que lui donneront Peter Green de Fleetwood Mac, Jimmy Page, et Stan Webb de Chicken Shack. Elle est encore acide, et ancre bien le disque dans son époque. Toutefois, le mélange de blues rugueux et d'acidité heavy anglaise de Weston créer un style très original. Sa dextérité est aussi troublante, mais elle se perd dans l'ensemble du morceau, car il est évident que le guitariste veut qu'Ashkan soit un vrai groupe et non le Bob Weston Band.

'Stop (Wait And Listen)' débute avec une magnifique introduction solitaire de Weston à la guitare acoustique. Elle résonne de la richesse de la scène folk anglaise des années soixante, et de ces merveilleux guitaristes qui seront aussi des maîtres pour Jimmy Page et son Led Zeppelin : Davy Graham, Bert Jansch, John Renbourn… Bailey se fait plus délicat et mélancolique, sa voix se brisant sur les délicats accords de folk-blues de Weston. En cela, Ashkan est vraiment un Led Zeppelin version garage, conservant cette dualité entre sonorités folk et heavy-blues, alors que d'autres formations souhaitant poursuivre la même veine garderont avant tout le côté puissant et rentre-dedans. Weston impose sa patte de compositeur, sa propre mélancolie, car sa musique n'est assurément pas l'assemblage de merveilleuses influences, mais bien le travail d'un homme composant ses propres chansons, et les travaillant avec son groupe pour leur donner forme.

'Backlash Blues' qui clôt la face A de l'album est un heavy-blues ravageur montant lentement en puissance sous les doigts de Bob Weston, égrénant des arpèges possédés. Ce qui fait indiscutablement la vraie âme de ces albums oubliées, c'est l'authenticité liée à la rusticité de la prise de son. Là où les bluesmen noirs étaient captés succintement dans les années cinquante et soixante, on retrouve cette approche âpre dans de nombreux groupes de blues anglais, qui respirent la rage des villes industrielles du pays : Savoy Brown, Chicken Shack, Stray, Groundhogs… et même Black Sabbath, dont les racines étaient intimement liées à la sidérurgie du Black Country. 'Backlash Blues' est de ces blues outrés anglais, que l'on pourrait qualifier de surjoués, comme le firent Led Zeppelin avec 'I Can't Quit You Babe' ou 'Let Me Love You' de Jeff Beck Group, et comme le fit aussi avec succès le génial Steve Marriott avec Humble Pie.

'Practically Never Happens' porte bien son nom, puisqu'il ne s'y passe effectivement pas grand-chose. Bien que sympathique, tentant une approche tribale, le morceau tourne en rond. 'One Of Us Two' est un petit uppercut fuzz-heavy du meilleur effet, mais qui sonne un peu décalé par rapport au début du disque. Il est clair que ce titre psychédélique-freak date sûrement de l'époque The Kinetik.


'Slightly Country' est une chouette chanson country-blues bien troussée qui ouvre sur le grand œuvre de l'album : 'Darkness'. La chose débute par le bruit d'un orage, ce qui ne manquera pas d'interpeller les fans de Black Sabbath. La burle grogne, et le personnage central du morceau est déjà un pauvre erre dans la tempête. Les trois morceaux précédents étaient effectivement de piètres apéritifs par rapport à la force de ce monument sonore. La fureur finit par exploser vers trois minute et quarante seconde. Elle est amère, sombre, triste. Elle est à l'image de ces quatre frêles garçons sur le verso dans le champ de blé. Ils sont si loin, tellement perdus. La photo prend tout son sens lorsque l'on écoute 'Darkness'. Bob Weston fait pleurer sa Gibson Les Paul. La multitude des subtilités de son jeu se révèlent. Le morceau est toutefois coupé en deux. Car après cinq minute et trente seconde apparaît le boogie furieux après la mélancolie. La rupture brutale dans un morceau heavy n'est pas sans préfigurer un autre immense pionnier du genre : Budgie. Les coupures brutales ou un peu bâclées, c'était leur truc. Ils avaient un côté revêche, pas très au point, qui contrastait avec la violence sonore. L'improvisation de 'Darkness' va dans tous les sens, du blues le plus triste au freakout le plus incontrôlable. Ce morceau est une quintessence bordélique de ces Led Zeppelin punk, proposant mille idées à des formations à venir.


Alors que le disque prend vie, Ashkan n'est déjà plus. Il n'y aura pas de tournée pour pousser au firmament ce superbe album. Bob Weston traîne ses bottes chez Ashman-Reynolds, avant de rejoindre les mythiques Fleetwood Mac. Il participe aux superbes et méconnus « Penguins » et « Mystery To Me » en 1973. Mais alors qu'il taquinait de trop près la femme de Mick Fleetwood, il se fit saquer. Triste sort, alors que le duo Weston-Welch avait sans doute trouvé sa panacée. Weston sortira deux beaux disques solo en 1980 et 1981 (« Nightlight » et « Studio Picks »). Mais le Blues ne résonne plus de la même manière qu'en 1969. Bob Weston fut magnifique, et cet album méconnu doit se caler dans les pépites de référence au Stoner-Rock.




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