Est-ce vraiment la fin de toujours, celle de l'éternité de notre vie d'avant ? Sommes-nous condamner pour toujours à cette vie de cancrelats, d'insectes grouillant sur un plancher, et se précipitant dans les infractuosités d'un mur décrépi à la moindre menace, pour disparaître jusqu'à la prochaine aube ? Il est indéniable que comme nombre d'entre nous, Christian Peters, le guitariste-chanteur de Samsara Blues Experiment, a eu le temps de phosphorer longuement sur ces questions exstenstielles qui nous tiraillent.

Lui a toutefois une petite longueur spirituelle sur nous tous. Intéressé depuis longtemps par les croyances hindous, qui infusent depuis le premier album du groupe dans les textes et les visuels de SBE, il a depuis trois années consacré sa vie à une recherche intérieure qui l'a conduit en bien des endroits lui apportant la paix de l'âme. Cette réflexion personnelle l'a conduit à travailler la musique électronique sur de vieux synthétiseurs et mellotrons, comme le firent ses prédécesseurs musiciens allemands dans les années 70 : Tangerine Dream, Klaus Schulze, Popol Vuh… Quelques essais filtrèrent sur ses réseaux sociaux, un peu timides, mais suffisamment aboutis pour révéler un homme en recherche de lui-même dans la musique et la nature.

Je refuse d'y voir un homme perdu cherchant une spiritualité de pacotille. Christian Peters était allé bien plus loin que bien des hommes dans sa quête artistique et personnelle pour être soupçonné d'être un usurpateur béat. L'histoire va malgré nous lui donner raison, puisque, alors que nous sommes en recherche de réponses à une crise totalement incontrôlable, et bouleversant tous nos repères d'occidentaux capitalistes imbéciles, Christian Peters avait déjà des réponses à ses interrogations les plus intimes sur le sens de la vie.


End Of Forever, l'album de l'introspection

Grand prince, le garçon nous offre à la charnière des années diaboliques 2020-2021 un nouveau disque de Samsara Blues Experiment. Lorsque Christian Peters me le fit parvenir par sympathie, j'eus l'impression de retrouver un peu de mon chez moi intime. C'est que SBE fut le grand espoir rock des années 2010. Lorsque sortirent coup sur coup les dantesques « Long Distance Trip » et « Revelation & Mystery » en 2010 et 2011, le quartet n'était pas là pour faire deux festivals stoner en Belgique. Christian Peters avait déjà limé sa guitare au sein de Terraplane, trio heavy-psychédélique d''excellente facture. Mais il lui manquait l'équipe de tueurs qui ferait de son groupe une bête de scène. Il les réunit finalement sous le nouveau patronyme blues et acide de Samsara Blues Experiment : Hans Eiselt à la guitare rythmique, Thomas Vedder à la batterie, et Richard Behrens à la basse.


La formation trouva une vitesse de croisière redoutable en deux petites années. Le set de l'Harmonie de Bonn fut captée par la mythique émission Rockpalast le 24 octobre 2012. Elle fit l'objet d'une édition en disque à 500 exemplaires. La prestation est absolument vertigineuse, encore plus avec l'image. Le quatuor délivre une musique puissante, possédée, rugissante et absolument unique. Les quatre sont charismatiques. Dès que tonne la voix de Christian Peters, on sait que l'on est bien dans leur univers. Sa voix grave, solennelle, presque déclamatoire, gronde entre chant poétique et spoken-word. Peters incante sur un tapis de bombes.

La scène Stoner nord-européenne est magique dans ces années 2010. SBE, Kadavar, les vétérans de Colour Haze, The Machine, Sungrazer… sont autant de merveilleux groupes prêts à prendre d'assaut la planète. Rockpalast en documente la plupart, comme si quelque chose frissonnait dans ce monde du rock moribond. Je vis le groupe sur scène au Glazart de la Villette à Paris le 27 novembre 2013, une de ses rares prestations françaises. Après avoir couru, en retard, entre les poubelles, les tentes de SDF, et des bus emmenant des migrants hurlant de détresse, nous arrivâmes dans cette ancienne gare routière pleine de tags et sans lumière extérieure. La prestation de SBE fut fantastique, malgré un son trop fort et mal équilibré. J'étais au premier rang, et je secouai mon crâne dégarni au rythme de la chevelure dense de Peters. Je fis dédicacer mon exemplaire du nouvel album, « Waiting For The Flood », constitué de quatre imparables pièces de musique, par les trois mousquetaires autour de Peters. Mais je ne pus dire à ce dernier combien sa musique était importante pour moi. Ironiquement, cela se fit par sa propre démarche, lorsqu'il découvrit un article long et passionné sur la musique de son groupe sur mon blog. Nous sympathisâmes ce jour-là.

La dynamique de réussite de Samsara Blues Experiment se cassa pourtant après le majestueux « Waiting For The Flood ». Les temps n'étaient plus à un nouveau Led Zeppelin. On écoutait des sons électro, dance, trap. Le rock faisait définitivement parti du passé. Quatre rigoureux allemands pouvaient faire parler la poussière avec leur heavy-blues démoniaque, ils étaient désormais cantonnés à l'underground.


Il est indéniable que SBE accusa le coup, surtout lorsque le bassiste Richard Berhens décida de se consacrer à son projet heavy-psyché Heat. De son côté, Peters décida de ne pas remplacer Berhens. Hans Eiselt, en fidèle camarade de tranchée, décida d'abandonner sa partition de guitare rythmique sur Gretsch pour se consacrer aux longues lignes de basse. SBE devint un trio, qui produisit « One With The Universe » en 2017. L'album était très bon, indéniablement. Le trio avait toujours matière à électriser l'amateur de psychédélie. Mais indubitablement, la période d'envol historique de SBE s'était fracassée à la réalité du marché de la musique. Les concerts infernaux, les disques impeccables ne faisaient plus la gloire.

« One With The Universe » fit toutefois l'objet d'une tournée que l'on peut sans sciller qualifier de mondiale, puisque SBE effectua ses premières dates en terre américaine. Les quelques années de flottement entre ce nouveau disque et son prédécesseur, « Waiting For The Flood », n'avait pas émoussé le rôdage intensif effectué sur scène durant les premières années du groupe. Les prestations furent remarquées, et SBE gagna de nouveaux fans, notamment en Amérique du Sud. Ce fut aussi l'occasion pour les musiciens de découvrir de nouveaux paysages, plus vastes, plus ensoleillés aussi. La musique lyrique du groupe se prêtait à merveille à ces grands espaces de nature sauvage.

C'est pourtant à son retour en Europe que Christian Peters se plongea dans les musiques électroniques, se ressourçant dans les vallées vertes d'Allemagne et de Pologne. Il était à peu près sûr que SBE s'était effacé discrètement. Son leader semblait avoir tourné la page de la guitare électrique. C'était bien triste, mais comment lui en vouloir ? Lui et ses compagnons de route avaient tout donné, sang et eau, pour que vibre dans le coeur des gamins le heavy-blues de Samsara Blues Experiment.

Quelle ne fut pas ma surprise de recevoir des nouvelles de Christian, avec un lien pour écouter en avant-première le nouvel album de Samsara Blues Experiment. Je fus touché par l'attention, après presque deux années sans nouvelle de lui. Je fus aussi surpris qu'il décide de réactiver le réacteur électrique au milieu de ce marasme pandémique. Mais après tout, l'actualité musicale était des plus incertaines, entre courageux et peu téméraires. Alors le retour du plus grand groupe de rock des années 2010 était une sacrée bonne nouvelle.

Soudainement, une question me tarauda. Est-ce que Christian avait fait une parenthèse de ses expérimentations électroniques, ou allait-il chambouler le son de SBE radicalement pour les accommoder de ses explorations cosmiques ?


Que faut-il en retenir ? 

L'écoute d'une traite de l'album fut une surprise des plus réconfortantes. Oui, Samsara Blues Experiment est de retour, pleinement. Le son est là, l'équipage aussi : Peters (devenu Surya Kris Peters) au chant et à la guitare, Thomas Vedder à la batterie, Hans Eiselt à la basse. Les cavalcades de guitares et le chant incantatoire de Peters, les roulements de caisses de Vedder, les lignes de basse grondantes de Eiselt, tout est là. C'est toujours du heavy-blues psychédélique majestueux. Là où Peters a fait fort, c'est que le son du groupe s'est magistralement enrichi. Il suffit d'écouter l'impressionnante pièce d'ouverture de près de onze minute, 'Second Birth', pour s'en convaincre. Les vieux synthétiseurs, le mellotron, et l'orgue Hammond apportent mille couleurs à une pièce de heavy-blues massive et dantesque. Hans Eiselt est particulièrement sollicité à la basse. SBE fonctionne davantage comme Cream ou Cactus, avec une basse fonctionnant comme une seconde guitare lorsqu'il s'agit d'emplir l'espace laissé par la guitare rythmique.


'Second Birth' a des airs de 'Singata Mystic Queen', mais la dramaturgie qui y réside, amplifiée par les différents claviers, se rapproche du King Crimson de la période « Red ». C'est une superbe odyssée électrique qui se suffit à elle-même. L'alliage de la guitare, du mellotron et de l'orgue est magique. Surya n'a pas perdu sa verve blues, ni son timbre tonnant, prêcheur-magicien des années perdues.

'Massive Passive' est une pépite semi-acoustique, country-blues-rock rêveur qui rappelle le merveilleux 'Thirsty Moon' sur « Revelation & Mystery » en 2011. Curieusement, et je ne sais comment l'expliquer, cet album me paraît plus blues que les précédents, qui l'étaient déjà, indiscutablement. L'attaque de Peters sur sa Gibson Les Paul rappelle celle d'Eric Clapton sur l'album « John Mayall And The Bluesbreakers With Eric Clapton » de 1966. Surya est de toute façon plus fin et subtil sur tous les plans. La maestria de SBE est indiscutable depuis ses débuts. Mais cet album révèle avec éclat l'incroyable talent de ce jeune homme allemand, capable de toutes les audaces, et de toutes les subtilités, du blues au prog. Elle s'insèrent dans les morceaux, par petites touches, comme un peintre.

'Southern Sunset' flirte parfois avec le jazz-blues de Chicago première époque. 'End Of Forever' soulève le coeur, une montagne d'émotions qui s'élèvent devant l'auditeur inconscient. 'Orchid Annie' est un premier pas de côté par rapport à la fureur électrique de SBE. Pétrie dans le blues, c'est une chanson acidulée, lumineuse, paisible. Elle s'enracine dans la musique originelle du groupe, de par les rugissements de guitares. Mais les divagations hallucinées font penser aux albums solo de Peter Green au début des années 80.

'Jumbo Mumbo Jumbo' est une cavalcade infernale qui saisit à la carotyde. Ca gronde, ça grogne, ça vibre. Cet instrumental est une sorte de montagne russe émotionnelle collée en fin de disque, serti de mellotron acide. La wah-wah renacle, la rythmique tabasse.

« End Of Forever » est un album sacrément dense. SBE a encore une fois été à la hauteur des attentes. Il se dit qu'il s'agit du dernier album. Rien n'est inscrit dans le marbre. C'est pourtant une tristesse d'imaginer que ce démon du heavy-blues psychédélique disparaisse ainsi, sur ce dernier album, aussi riche, ouvrant de nouvelles perspectives.

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