Le doom-metal est toujours une question de malédiction, quoique l’on fasse. La plupart des grands groupes ont connu des destinées cahotiques, parsemées d’embûches, qui ont ironiquement façonnées un peu plus le caractère empoisonné de la musique. On peut citer le destin de Bobby Liebling et de son Pentagram, qui mettra quatorze ans à sortir son premier album. Après avoir écumé sans succès les clubs de la Côte Est des Etats-Unis de 1978 à 1985, Scott Wino Weinrich dissout The Obsessed et rejoint la Côte Ouest pour rejoindre Saint-Vitus avec ses seuls vêtements sur le dos comme fortune. Al Morris, fondateur de Iron Man, est mort de maladie il y a quelques années, tristement, oublié de tous, à part d’une poignée de fans et de ses proches. Et la liste des formations ayant tout simplement jeté l’éponge faute de public suffisant est aussi bien trop longue.

Pourtant, comme une came, les vrais amateurs de heavy-rock y reviennent toujours, comme hypnotisés par la sensation fantastique que procure cette musique, malgré ses dégâts irrémédiables sur la vie privée ou la psyché. Car oui, le doom-metal est la musique du désespoir, noire, violente, mais aussi incroyablement organique. Elle confronte le corps et l’esprit à ses limites.

Alors imaginez un peu l’aventure que représente l’idée de faire du doom-metal en France. Quand on pense déjà au calvaire que c’est d’être un groupe de rock en France et d’en vivre correctement, alors le doom, genre musical maudit mondialement… Quelques furieux ont relevé le défi, et souvent magnifiquement : les regrettés Rising Dust, les nantais de Necromancer, et surtout les solides Hangman’s Chair, fidèles au poste, délivrant leur doom magnétique depuis quinze ans et cinq beaux albums.

Interpréter cette musique à l’apparence si simple, voire simpliste, genre un accord toutes les dix secondes, n’est pas à la portée du premier imbécile venu. Le doom-metal est une musique de l’émotion, viscéralement. Il faut savoir ressentir la musique, et ne pas chercher à vouloir remplir l’espace à tout prix. Chaque silence, chaque larsen est aussi de la musique. On retrouve cette même différence au sein de la grande communauté des guitaristes : il y a les shredders qui dévalent les notes à la seconde comme Yngwie Malmsteen, et puis il y a ceux qui prennent leur temps et tiennent la note, comme Billy Gibbons de ZZ Top ou Peter Green de Fleetwood Mac. Le doom, en ce sens, a cette même approche. Les accords sont parfois rares, et sont simples techniquement, mais il faut leur insuffler de l’âme, un son qui fait que l’on peut rapidement basculer du côté du gros son niais si l’ensemble guitares-voix-batterie-basse n’est pas parfaitement sur la même ligne créatrice.

C’est aussi souvent dans les écoles du Metal extrême que l’on trouve de très bons interprètes de doom-metal de nos jours, justement dans l’idée que je viens de développer plus haut. Le death-metal technique, ou certaines formes de black-metal nécessitent de la dextérité pour être à la hauteur de ce que l’on attend d’eux. Aussi, le doom-metal est une respiration, comme une forme de respiration rock’n’roll version extrême. Led Zeppelin aimait jouer du Eddie Cochran ou du John Lee Hooker entre deux morceaux originaux, les ferrailleurs du death et du black plongent dans leurs sonorités vintage à eux : le doom. Le doom-metal est finalement le rock’n’roll de l’extrême, simple mais terriblement efficace, et aussi indémodable.


Conviction, un album pour la postérité

Conviction est de cette école. Quatre musiciens issus de la scène black’n’death française ont décidé d’aller au bout de leurs envies musicales. Leurs groupes s’appellent Temple Of Baal, Mourning Dawn, ou Ataraxie. Pardon de ne pas les connaître, hormis Mourning Dawn, je ne déjuge aucunement de leurs qualités de musiciens et de leurs réputations dans le circuit. En tout cas, ils sont donc bien issus de cette scène extrême qui alimente les festivals Metal européens, et ravissent leurs publics.

Pourtant, ils ont décidé d’aller encore plus loin, mais aller plus loin ne signifie pas aller plus vite. Il s’agit de s’immerger dans le pétrole épais du doom-metal comme Charles Vanel hurlant de douleur dans ‘Le Salaire De La Peur’ de Henri-Georges Clouzot, son âme empoisonnée, et d’injecter les sonorités seventies et eighties qui font le sel du genre.

Conviction, c’est Olivier Verron à la guitare et au chant lead, Frédéric Patte-Brasseur à la guitare et aux choeurs, Vincent Buisson à la basse et aux choeurs, et Rachid “Teepee” Trabelsi à la batterie. Il s’agit peut-être d’un hasard, et n’y voyez aucune remarque déplacée, mais force est de constater que l’immigration d’origine maghrébine nous a apportés parmi les meilleurs batteurs de rock de l’histoire : Farid Medjane de Trust, Malek de Rising Dust, Mehdi Thepegnier de Hangman’s Chair, ou Rachid Trabelsi de Conviction. On peut par ailleurs ajouter comme pionnier Jacky Bitton, jeune homme marocain ferraillant derrière les Variations entre 1968 et 1975. Tout cela pour dire que l’immigration, l’intégration, l’acceptation des valeurs occidentales, tout ça… On est bien content qu’ils soient là, tous ces jeunes gens talentueux.

Mais revenons à notre sujet. Nos quatre guerriers Metal ont donc décidé de se consacrer à un genre musical empoisonné mais terriblement fascinant. Il est encore une fois l’occasion de faire une parenthèse. Le doom-metal est certes un genre musical maudit et peu vendeur. Toutefois, les albums restent longuement dans la postérité rock, intemporels dès leurs sorties. Aussi est-ce l’occasion pour Conviction de graver un album marquant pour l’histoire, alors que leurs albums précédents, death comme black, peuvent se perdre dans une production mondiale pléthorique. Il est maintenant temps d’étudier ce premier album homonyme de Conviction.


Que faut-il en retenir ?

Dire que nos quatre aventuriers ont tout jeté dans la bataille est peu dire. Le disque est impressionnant de puissance et imprégné de colère. Capté en 2020, il ne pouvait en être autrement chez des garçons pétris d’émotions et désireux de cracher leurs biles en musique. Ils doivent beaucoup à Saint-Vitus, Candlemass, Count Raven et Reverend Bizarre. Ce sont les Tables de la Loi du genre, et surtout, une source inépuisable de bons riffs. Pas que Conviction ait tout pompé, bien sûr que non. Mais il est incroyable de constater combien la matrice crée par ces quatre groupes alimente à ce point la force créatrice de nouveaux musiciens. Et qu’en 2021, des groupes de doom-metal arrivent toujours à sortir des riffs majeurs grâce à cette matière noire née à la fin des années soixante-dix.

Le massif ‘Voices Of The Dead’ en est le parfait exemple. Prenant l’auditeur à la gorge après un court et inquiétant instrumental, le riff posé sur un mid-tempo sonne la charge d’une musique dense et possédée. Olivier Verron n’est pas un hurleur à la Deep Purple. Il a ce même type de timbre que Bobby Liebling ou Scott Reager. Juste, sa voix a ce qu’il faut de puissance, et surtout, elle a du charisme, quelque chose d’indéfinissable qui fait qu’elle colle parfaitement à la musique, qu’elle lui donne de l’ampleur et de la personnalité. Il est déjà temps de rappeler que Rachid Trabelsi a une sacrée frappe, puissante, avec ce soupçon de swing mortifère qui rend l’écoute obsédante, comme le faisait Joe Hasselvander dans Pentagram. Vincent Buisson et Frédéric Patte-Brasseur créent un torrent de lave en fusion, se répandant en lentes coulées rougeoyantes. ‘Through The Window’ en est un exemple parfait, incantation obsédante de solitude. Les chorus de Patte-Brasseur sont autant d’escarbilles de roche en fusion crépitant hors du brasier, touches de blues-rock à la lumière inquiétante.

‘Curse Of The Witch’ est une avalanche de pierres dévalant la montagne, prête à engloutir les pauvres âmes endormies. Son rythme puissant, rapide, crée par Trabelsi et Buisson, est surmonté par un riff en cavalcade de l’enfer. Le mélancolique Olivier Verron se transforme en goule rageuse, grognant la destinée de cette sorcière condamnée.

‘Curse Of The Witch’ est le titre le plus court du disque avec ses cinq minutes et trente secondes de colère froide. Les autres morceaux oscillent entre sept et onze minutes. Conviction prend le temps de déployer sa musique et ses atmosphères possédées. ‘Outworn’ développe une nouvelle odyssée sonore, cette fois dotée d’harmonies vocales quasi-grégoriennes, posant le décor dans l’abbaye du ‘Moine’ de Matthew Gregory Lewis.

‘Wrong Life’ rugit d’une force plus vengeresse, comme une nouvelle introspection noire, comme une flagellation. Peut-être est-ce que le morceau de l’année 2020 n’est autre que ‘Wrong Life’, l’histoire d’une vie sans but, se perdant dans les abysses de la raison, pesant des tonnes sur les épaules de pauvres erres ayant la sensation de ne plus avoir de prise ni sur la société, ni sur leurs propres existences. La sensation d’être dans l’erreur et la faute permanente rabaisse les hommes à un état misérable d’insectes grouillant au sol, ne sortant que pour chercher un peu de nourriture, avant de rentrer dans la faille du mur dès la lumière éblouissant la pièce. Patte-Brasseur fait vibrer ses cordes de la plus belle des manières, allant cherchant du tréfond des hambuckings des notes tirant des larmes.

‘Castle Made Of Shame’ débute comme une divagation hallucinée, pleine d’une lumière aveuglante qui ressemble à celle de la Mort. Le riff vient bientôt broyer de l’os sur un tempo mid. Curieusement, et je n’arrive pas vraiment à savoir pourquoi, ce morceau me rappelle le Rainbow de Ritchie Blackmore avec Ronnie James Dio. Peut-être est-ce ce riff à la teinte médiévale. Poutant, Patte-Brasseur ne fait pas dans le riff tranchant à la Stratocaster et au solo à la Bach. Quant à Verron, il ne sonne pas comme le théâtral Ronnie Dio. Pourtant, il y a ce quelque chose d’intrépide et de lyrique, ces voix hautes perchées, cette audace musicale générale. La comparaison s’arrêtera là, car Conviction n’est pas un alliage d’individualités belliqueuses, mais bien de quatre guerriers jouant serré. Il y a toutefois cette ambition qui ressemble indiscutablement à Rainbow, à ce ‘Man On The Silver Mountain’, ou à la reprise de ‘Still I’m Sad’ des Yardbirds sur le double live de 1977.

‘My Sanctuary’ vient enfoncer les derniers clous dans le cercueil. Le riff lancinant devient vite addictif. Trabelsi fait gronder ses caisses, tenant un tempo implacable et obsédant. Le reste du groupe vibre dessus, tantôt sépulcral, tantôt sombre et mélancolique. Les harmonies vocales sont à nouveau à l’oeuvre. Le morceau est en fait une quintessence du groupe : les choeurs, la rythmique impeccable, les riffs ravageurs, les chorus bluesy du plus bel effet. En 2021, les groupes qui auront offert une telle odyssée sonore sont rares, très rares.

« Conviction » est un sacré album. Le groupe vient de signer un album majeur, qui fera honneur à ses prédécesseurs français, mais saura aussi trouver sa place sur la scène internationale. Mais soyons clairs : ce qui est terrifiant, c’est de voir de superbes musiciens produire de tels disques : Conviction, Hangman’s Chair… Encore combien de temps subirons-nous le mépris des médias, alors que des musiciens pourris de talent ont tant à offrir dans l’indifférence générale ?


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