Death SS - The Story Of Death SS 1977-1984 | Archéo-chronique

 


DEATH SS : à la recherche de Paul Chain

Pourquoi le doom-metal italien est-il si obsédé par les vieux films d’horreur et leurs climats angoissants ? Pourquoi Electric Wizard ou Uncle Acid And The Deadbeats ont tiré leur inspiration de ces mêmes univers ? On a beau chercher dans l’histoire du rock, rien ne semble vraiment annoncer l’importance de ces univers à la fois vintages et malsains. Il y a bien le son de cloche au début du premier album de Black Sabbath. Ou les références sépulcrales chez The Obsessed, Pagan Altar ou Pentagram. Mais ce côté théâtral… Non vraiment, à bien chercher, rien du côté anglo-saxon. La réponse provient justement des racines des premiers nommés : le doom italien.

Le rock italien a connu une vivace scène progressive au début des années 1970 (Le Orme, Garybaldi...), dont les incursions au-delà de l’Europe se sont parfois montrées réussies, bien que limitées. Ces derniers ont déjà montré un goût plus ou moins prononcé pour l’occultisme : Biglieto Per l’Inferno, Museo Rosenbach, Metamoforsi, Jacula… mais surtout Goblin, qui écrira plusieurs bandes originales de films pour Dario Argento. Tout cela est assez disparate, mais montre déjà le lien fort qu’il existe entre le rock italien et son cinéma fantastique, bien aussi vivace que celui de la Grande-Bretagne et la fameuse société Hammer.

La fin des années 1970 voit un besoin chez les jeunes musiciens de s’éloigner des univers rêveurs du prog-rock. La crise économique britannique va engendrer le punk. En Italie, ce sont les séquelles des Brigades Rouges qui vont alimenter le climat de violent. Elles commettent de nombreux attentats et enlèvements durant la décennie, dont l’un des plus retentissants sera celui de Aldo Moro, président du parti de la Démocratie Chrétienne en 1978.

C’est dans ce contexte sombre que Stefano Silvestri, alias Steve Sylvester, décide de fonder son groupe en 1977, dans la ville de Pesaro. Cette cité portuaire, dans la région des Marches, au nord-est de l’Italie, et voisine de la république de Saint-Marin, ne semblait prédisposée à accueillir cet infante infâme que sera le groupe de Sylvester. A moins que le rejet de la bourgeoisie locale n’alimenta la haine qui va servir de carburant au projet. Sylvester se trouve un compagnon de route en la personne du guitariste Paolo Catena, alias Paul Chain. L’alchimie fonctionne à merveille, et d’entrée, les deux musiciens définissent l’univers visuel et sonore du groupe.

Il s’appellera Death SS. Si l’on ne peut écarter une petite provocation d’origine politique totalement gratuite, le nom a en fait un sens. Chaque musicien aura un pseudonyme. Steve Sylvester devient le Vampire, Paul Chain, la Mort. La réunion de la Mort et de Steve Sylvester donne Death SS, des initiales du chanteur, pour « In Death Of Steve Sylvester ». Il symbolise la renaissance dans un autre monde pour le chanteur. Le bassiste devient la Momie, le second guitariste, le Zombie, le batteur, le Loup-Garou. Le clavier, alias le Fantôme de l’Opéra, sera vite oublié, dès 1977, Chain pouvant les assurer sans problème.

Death SS est en effet rapidement un quintet à deux guitares dominé musicalement par la créativité folle de Paul Chain. Steve Sylvester, fondateur du groupe, résiste encore en apportant plusieurs compositions. Mais il est évident que Death SS est musicalement devenu la chose de Paul Chain. Visuellement, Sylvester est encore le maître, avec des visuels empruntant à son importante culture obscure : des livres sur l’occultisme, des bande-dessinées érotiques et des films d’horreur vintage anglais et italiens. Et puis, il y a la musique. La mixture est assez difficile à discerner. Black Sabbath joue un grand rôle. On pourrait citer de nombreuses formations obscures, mais ont-elles seulement atteintes les oreilles de ces italiens dans les années 1970 ? Rien n’est moins sûr. Il s’agit d’une extraordinaire mixture de Black Sabbath, à laquelle s’ajoutent les riffs les plus hard de Jethro Tull, Deep Purple, et King Crimson.


En 1979-1980, Death SS trouve un line-up stable : Claudio Galeazzi alias Claude Galley à la guitare rythmique, Andrea Vianelli alias Thomas Hand Chaste à la batterie, Danny Hughes à la basse. La formation a un répertoire solide, et un show prêt à jouer. Mais deux écueils font face à la destinée de Death SS. Les égos de Sylvester et Chain s’affrontent de plus en plus violemment d’une part. Personne ne veut faire jouer cette bande de cinglés satanistes d’autre part. La scénographie de Death SS est largement élaborée, avec costumes, décor de scène, et une mise en son des plus puissantes. Le groupe joue donc fort rarement, du fait de sa réputation épouvantable. Mais quelques concerts émergent, comme à Pérouse, ville étudiante. Là, le groupe dévoile son identité folle : les croix de tombes devant la scène, les costumes démoniaques, et cette musique infernale.

La discographie de Death SS est totalement liée à à cette obsession d’univers sombres et obsessionnels. Comme Pentagram, Death SS va multiplier les bandes démos et les enregistrements live. L’objectif était de prouver l’incroyable potentiel du groupe, tant en studio que sur scène. Les bandes verront le jour bien plus tard sous la forme de deux albums : « The Story Of Death SS 1977-1984 » et « The Horned Gods of Witches ».

Ces deux albums révèlent au grand jour un groupe et un univers musical et visuel unique, connu des seuls italiens spécialistes. Death SS s’est séparé en 1984, mais s’est reformé sous l’impulsion du chanteur Steve Sylvester. Le groupe délivre depuis la fin des années 1980 un bon heavy-thrash, mais qui n’a rien de particulièrement novateur, largement dépassé en puissance par Slayer, Megadeth, et toute la scène death-metal. Entre1979 et 1983, Death SS n’a aucun équivalent musical. Le seul pourrait être Mercyful Fate, qui n’apparaîtra qu’en 1981 au Danemark.

Les titres offerts sur ces deux disques sont absolument vertigineux. Leur écoute perturbe. On a beau réfléchir au contexte, à l’époque, à l’histoire du rock, rien ne se rapproche d’une telle musique, précurseur du doom-metal. De l’obsédant « Terror » de 1977 au brutal « The Bones And The Grave » en 1983, tout n’est que noirceur obsessionnelle. Les titres alternent les durées de trois minutes et quelques brutales, et les développements de six à sept minutes macabres. Certains titres se recoupent sur les deux disques, parus sur deux labels différents. Mais le second volume offre également d’introuvables simples parus entre 1979 et 1983.

Evidemment, le son n’est pas de première qualité. Les titres sont captés en direct, sans overdubs. Ces captations n’ont d’autre rôle que de démarcher des maisons de disques. On peut toutefois s’interroger sur l’éventualité d’une captation moins rude qui aurait ouvert certaines portes. Mais ainsi se voyaient Steve Sylvester et Paul Chain. Il n’était pas question de concession de la moindre sorte. Ils publieront ainsi de rares simples auto-produits, désormais audibles sur le second volume de ce double album, « The Horned Gods of Witches ».

L’obsession de leur image comme de leur son va enterrer le groupe. Le duel des egos Sylvester et Chain va se conclure par le licenciement de son chanteur-fondateur, Steve Sylvester, en 1982. Il est remplacé par Sanctis Ghoram, une vague référence à Thin Lizzy. Le groupe devient la chose de Paul Chain, de plus en plus ouvertement. La créativité ne décline pourtant pas, et la musique approfondit le sillon d’un heavy-metal lourd et macabre. Death SS devient Paul Chain Violet Theatre avec l’ensemble du groupe restant en 1984. La musique mute véritablement en doom-metal pionnier. Sous ce nom, Chain publie trois superbes albums, premières pierres d’une œuvre époustouflante de créativité, allant du doom-metal au heavy-psyché hendrixien, en passant par les expérimentations électroniques.

Déjà, avec des titres comme ‘Black And Violet’ ou ‘Chains Of Death’, Chain préparait son œuvre suivante, impliquant largement ses musiciens, dont Claude Galley et Thomas Hand Chaste. Son œuvre était tellement puissante qu’aucun d’entre eux ne voulut le quitter, malgré son caractère difficile, ultra-introverti. Tous restèrent avec lui cinq ans, pour la totalité du Violet Theatre, puis pour les premiers opus solo : « Life And Death » et « Violet Art Of Improvisation » en 1989.

Chain publie depuis vingt ans l’ensemble de ses œuvres via son fan-club : de nouveaux disques, des archives inédites, des enregistrements live. Death SS a enregistré son premier album officiel « In Death Of Steve Sylvester » en 1988, mais le groupe n’a pas retrouvé la magie de ses années originelles avec Paul Chain.

Lorsque l’on écoute ces enregistrements, on ne peut que regretter que la formation n’ait pas réussi à signer sur un label anglais ou nord-européen. Des titres comme ‘Profanation’ ou ‘Spiritualist Seance’ ne sont pas si loin de Candlemass ou Count Raven.

L’édition de ces deux albums, « The Story Of Death SS 1977-1984 » en 1987, et « The Horned Gods of Witches » en 2004 va réveiller l’héritage macabre de ce groupe hors-normes, et réactiver son œuvre pour les nouveaux groupes à venir. Le doom italien va largement s’abreuver de ces albums, mais aussi de ceux de Paul Chain, fierté nationale qui croisera le fer avec Scott Wino Weinrich et Lee Dorrian. Depuis, il est naturel d’entendre des groupes de doom-metal introduire un morceau avec un extrait de film d’horreur anglais ou italien. Mais les pionniers furent Death SS, quintet italien magique à l’influence majeure.


Depuis, Chain est largement occupé à publier des archives personnelles. Death SS doit reprendre la route en Italie après plusieurs années de pause, incluant la pandémie. La parenthèse musicale des années 1977-1984 reste mythique, et obsède toujours, définissant à jamais le culte d’un groupe pourtant méconnu mais à l’influence internationale.



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