L’histoire du stoner-rock, c’est le récit d’un vaste pan de l’histoire du Rock. Ce genre hybride s’est abreuvé à de nombreuses sources, mais est aussi le fruit d’une époque : les années 1990. Trois ouvrages éclairent sur plusieurs de ces racines, de quoi vous faire un peu de lecture pour l’été.



MC5 – Une Insurrection Sonique

Manuel Rabasse et Didier Delinotte

Camion Blanc


En 1967, les Etats-Unis disposent de trois grandes scènes musicales novatrices : New York et son rock noir et littéraire, la Californie avec la musique psychédélique, et Detroit, avec son rock métallique. Si ils ne furent pas les seuls groupes de cette scène, MC5 et les Stooges en furent bien les pionniers. On cite souvent ces deux groupes à toutes les sauces : punk, heavy-metal, rock indé, stoner… Mais leur importance musicale, malgré un héritage discographique très restreint, fut capitale la suite des évènements rock.

Cela peut paraître étonnant aujourd’hui, mais le MC5 fut à l’origine d’un son unique, jamais entendu auparavant. Une brèche fut ouverte, et les Stooges, apparus quelques mois plus tard, en donnèrent une autre version, encore plus nihiliste. MC5 croisa avec une virtuosité étourdissante plusieurs genres musicaux à-priori inconciliables à l’époque : le rock des Rolling Stones et des Yardbirds, la soul Motown, et le jazz free d’artistes comme Sun Ra. En découla un rock sauvage, tonitruant, qui doit aussi beaucoup à l’approche des guitares de Wayne Kramer et de Fred Sonic Smith. Le second est indéniablement à l’origine du riff tendu et martelé que l’on retrouvera autant dans le punk que dans le heavy-metal des années 1980. Les séquences répétitives de Josh Homme dans Kyuss ou Queens of The Stone Age lui doivent énormément. A ce titre, et comme il l’est parfaitement conté ici, il est fortement conseillé d’aller découvrir sa formation suivante, le Sonic’s Rendezvous Band, dont les bandes lives publiées sont absolument époustouflantes.

Manuel Rabasse, figure de la presse Metal des années 1990, et Didier Delinotte, pointilleux auteur chez Camion Blanc, ont décidé de rédiger la première biographie en français sur le MC5, ce qui n’a jamais été fait depuis la séparation du groupe début 1973. Si des ouvrages existent en anglais, ainsi que de nombreux articles dans la presse musicale française, personne n’avait pris le temps de raconter en détails l’aventure du MC5. Ecrite avec soin, on plonge dans le Detroit des années 1960, sur les débuts de cette scène rock. Les destinées personnelles de chaque musicien sont évoquées : origines familiales, carrières solos...Comme leur musique, la carrière des MC5 fut turbulente et semée d’embûches et d’erreurs de jeunesse diverses, ainsi que d’alcool et de drogues. Les deux auteurs proposent un récit passionnant des origines du groupe à aujourd’hui, décrivant avec sérieux, objectivité et une pointe d’humour l’aventure du MC5 et de ses membres d’équipage, groupe d’une époque où le rock était une raison de vivre.



AU-DELA DU ROCK – La vague planante, électronique et expérimentale allemande des années soixante-dix

Eric Deshayes

Le Mot Et Le Reste


Autre scène-clé ayant fortement influencée le rock dit stoner : le rock allemand des années 1970, surnommé Krautrock. Son influence est plus éparse chez les groupes anglo-saxons, mais absolument majeures : Oh Sees, Queens Of The Stone Age… Elle est par contre absolument capitale en Europe : Slift, Causa Sui, Kanaan, Mythic Sunship, The Heads, The Cosmic Dead…

Eric Deshayes avait publié une première version de cet ouvrage en 2007, mais, méticuleux, il décida de l’enrichir de nouvelles références musicales et d’en proposer une version actualisée et enrichie, récemment publiée. L’auteur fait un historique particulièrement intéressant et accessible sur la scène rock allemande en pleine Guerre Froide, expliquant les nombreuses racines sociologiques et historiques qui conduiront à cette scène musicale particulièrement originale et riche.

L’Allemagne sous tutelle anglo-américaine, appelée Allemagne de l’Ouest, était un pays coupé en deux, au plus près de la menace militaire de l’Union Soviétique et américaine, mais qui devait aussi se reconstruire sur les cendres du Troisième Reich, dévoré par l’incompréhension, la colère, le remord. L’absence de réelle épuration politique va laisser planer un climat politique lourd sur le pays, que la nouvelle génération d’Allemands, né après la guerre, veut clairement nettoyer. La scène artistique allemande sera donc provocatrice, très engagée à gauche politiquement, et cherchera à créer de nouvelles voies d’évasion intellectuelle à ce qui semble ressembler à un terrible marigot de vieilles idées de droite réactionnaire imposées par d’anciens nazis.

Le bouillonnement musical qui en découle va apporter des artistes absolument majeurs : Can, Tangerine Dream, Kraftwerk, Klaus Schulze, Amon Duul II, Neu !… mais aussi des formations transversales toutes aussi intéressantes : Faust, Cluster, La Dusseldorf… Il est évident à la lecture de cet ouvrage que cette scène est étroite, et que les musiciens copulent artistiquement entre eux de manière massive.

L’ouvrage décline l’histoire de chaque formation, avec une discographie dédiée. Eric Deshayes revient également sur les principaux protagonistes ayant contribué au développement de cette scène, le producteur Conny Plank notamment.

Ce qui est assez savoureux, c’est d’imaginer le visage de l’un d’entre vous découvrant « Tago-Mago » de Can ou « Timewind » de Klaus Schulze. Le décollage intellectuel est immédiat. Et pour faire bonne mesure, il faut enchaîner cela avec la quintessence qu’est « Ummon » de Slift, et vous saurez alors ce que l’on appelle le voyage sonore total.

ROCK FUSION

Jean-Charles Desgroux

Le Mot Et Le Reste


Cet ouvrage peut prêter à débat, mais il a en réalité toute sa place ici. D’abord, l’auteur a consacré l’un des livres de référence sur le Stoner-Rock en français, chroniqué dans ces pages. Avec « Rock Fusion », Desgroux revient sur les années 1990, lorsque le rock décida de copuler sans complexe avec la musique du moment.

Jusqu’au début des années 1980, le Heavy-Metal ne trouvait l’inspiration que dans ses racines, aussi obscures furent-elles. La reprise de ‘Walk This Way’ d’Aerosmith avec Run DMC va ouvrir la voie des fusions sonores ouvertes et outrancières. On ne peut dire inédites, car le rock flirte depuis vingt ans avec la musique noire : blues, soul, funk…

Les années 1990 vont ouvrir la voie à une fusion des genres musicaux, et le stoner en est l’un des fruits. Il provient autant du proto-heavy-metal anglais, que des racines proto-punks US, en passant par le jazz-rock anglais de Soft Machine et Nucleus.

L’ouvrage se consacre à la période des années 1990 où le rock se mélangea avec tout ce qui faisait la scène musicale, mais de manière outrancière. Il n’était plus question de fusionner quelques éléments de funk ou de reggae dans du rock. L’alchimie était désormais faite à ciel ouvert. Si l’ensemble des disques proposés ne semblent pas parler à la scène Stoner, certaines formations sont déjà à la frontière : Tool, Audioslave…

L’ouvrage révèle les copulations avec des genres musicaux étonnants. L’assemblage de disques ne peut que révéler l’incroyable évolution du rock. On le sait peu, mais le début des années 1990 produira autant de disques mythiques que la fin des mythiques années 1960 : Pearl Jam, Nirvana, Soundgarden, Metallica, Slayer, Rage Against The Machine...


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