Il y a des formules musicales à jamais gagnantes. Elles ont beau avoir été usées jusqu’à la corde, on ne peut s’empêcher de dodeliner de la tête à leur écoute. C’est plus fort que soi. Status Quo a assuré une douzaine d’albums parfaits d’un boogie impeccable et entêtant. AC/DC a usé jusqu’à la corde son hard-rock bluesy, avec une constante en terme de qualité étonnante sur plus de quarante ans. Et puis il y a aussi Motorhead, son heavy rock’n’roll tenace… Une autre des formules merveilleuses est le doom old school. Pentagram, The Obsessed ou Saint-Vitus ont toujours labouré plus ou moins le même sillon, et il est indiscutable que ça marche à plein régime. Toutefois, c’est un équilibre fragile entre plusieurs ingrédients en apparence simple. Un peu trop de l’un ou de l’autre, et tout tombe par terre. Il y a ceux qui s’en sortent avec brio (Internal Void, Bretus…), et ceux qui se loupent dans le cocktail. Il y a des centaines de sous-Pentagram comme il y a des sous-AC/DC, mais tous n’ont pas le même niveau de réussite musicale. Il faut trouver ce fin réglage entre la rythmique roulante, le riff assassin et le chant possédé et charismatique.


Cripta Blue, une nouvelle merveille doom italienne

La scène doom italienne est une des plus belles d’Europe, avec cette patte très particulière faite d’imagerie de vieux films d’horreur italiens et de légendes anciennes des campagnes locales. L’Italie nous a offert Death SS, Paul Chain, et Bretus, entre autres. Elle s’enrichit d’un nouveau trio particulièrement efficace : Cripta Blue. L’histoire est assez simple : trois musiciens de la scène metal italienne décide d’unir leurs forces sur un projet musicale à la hauteur de leur démesure : mélanger du heavy-power blues des années 1968-1973 (Blue Cheer, May Blitz, Wicked Lady), du doom old school (Pentagram, Saint-Vitus) et celui de la New Wave Of British Heavy-Metal (Witchfinder General, Pagan Altar). Le menu est alléchant mais est un véritable casse-pipe, car chaque formation, individuellement, a une identité sonore tellement forte, que les mélanger pourrait s’avérer complexe et catastrophique, comme mélanger un grand vin de Bourgogne et du whisky écossais douze ans d’âge.

On peut d’ores et déjà statuer qu’avec un tel cocktail, Cripta Blue n’a pas prévu de prendre d’assaut les classements des meilleures ventes au milieu de Little Nas X et Ed Sheeran. Mais ces hommes sont déjà rompus à l’exercice de l’underground ingrat. Ils ont toutefois un petit espoir : créer un doom-metal suffisamment efficace pour évoluer plus largement au sein de ce que l’on peut désormais appeler l’underground rock.

L’histoire remonte au mois de novembre 2019. Trois musiciens issus des groupes Desert Wizard, des thrasheux de Rising Dark et des psyché-men Talismanstone unissent leurs forces : Andrea Giuliani à la basse et au chant, Federico Bocchini à la guitare et Silvio Dalla Valle à la batterie. La pandémie de COVID va leur laisser largement le temps de laisser macérer leur mixture. Un ou deux morceaux sont envoyés en éclaireur dès la mi-2020, dont le plutôt de circonstance ‘Tombstone’. Mais Cripta Blue se fait désirer. L’album sort finalement alors que les choses s’éclaircissent doucement.

La musique de Cripta Blue est une nouvelle formule gagnante de doom proto-heavy. La basse de Giuliani grogne et claque derrière la guitare, chaque riff est enfoncé à coup de caisse claire. Leur son se base sur des riffs massifs et des étincelles psychédéliques de guitare, mais aussi sur une rythmique lourde et souple, curieusement décalée d’un demi-temps derrière la guitare. L’ensemble rend la musique élastique et troublante, grondant comme un flot de rivière en crue, obsédante jusqu’à la moelle. Autre qualité majeure du trio : la voix de baryton de Giuliani, particulièrement adaptée à leur musique, allant du grave menaçant aux aigus chauds de l’homme suppliant pitié.


Que faut-il en retenir ?

Et ça fait mouche dès le premier titre : ‘Mournin’ Pyre’. Tout est parfaitement en place dès les premières mesures : la rythmique roulante et décalée, la science du riff assassin, le coffre du chanteur. C’est ce qui fait toute leur puissance. Les rares chroniques dans la presse metal ont par ailleurs pointé du doigt le tempo, y voyant leur incapacité à jouer correctement et à tenir le rythme. Ils ne font que jouer à l’ancienne, captés en direct dans le studio, sans retouches de logiciel auxquels les oreilles modernes sont trop habituées. Oui, des musiciens en studio jouent avec des imperfections. C’est ce qui fait leur patte. Les Rolling Stones ont toujours joué en décalage : le batteur Charlie Watts en retard sur le guitariste Keith Richards, et le bassiste Bill Wyman en avance sur la guitare. C’est ce qui a crée leur groove unique des années 1960-1970. Mais il semble que l’on ait oublié que les êtres humains ne sont parfaits nulle part, y compris quand ils font de la musique. Et c’est souvent ce qui fait leur originalité.

‘Magickal Ride’ est une gigantesque baffe speed-doom au chant grave et monocorde, qui rebondit en improvisations funk à la Jimi Hendrix et en riffs sépulcrales. L’atmosphère seventies alterne avec des riffs doom eighties avant de revenir à l’entêtant thème central.

‘Tombstone’ est déjà un classique du genre doom par son incroyable vélocité. Rampant comme une bête infernale, le thème de fait mouche immédiatement, survolé par la voix possédée de Giuliani. Il est tout de même temps de dire un mot sur Federico Bocchini et sa guitare. Il est indéniable que Giuliani domine le projet avec sa voix et sa basse grondante, mais Bocchini est incontestablement un puits de science au niveau du riff malsain. Il sait aussi tisser les climats horror-psychédéliques parfaits pour cette musique.

‘Creepy Eyes’ semble lui aussi déjà entendu. Mais on ne sait d’où, car il est un assemblage malin de plusieurs sources, ces fameuses références citées plus hauts. Nous ne sommes toutefois pas dans le plagiat mais dans la création inspirée. ‘Spectral Highway’ cherche des horizons plus ambiants, avec sa guitare laid-back mélancolique sonnant comme une guitare dobro. Le morceau est très cinématographique.

‘Death Wheelers’ est un boogie doom du plus bel effet. Il gronde comme une bête enragé, basse et guitare se rejoignant avant de mieux se briser sur les parties psychédéliques. Bocchini décoche un solo hendrixien gorgé d’acide, de fuzz et de wah-wah sale. Les parties planantes sont toutefois plutôt courtes. Le galop lourd prime.

‘A Space Tale’ clôt l’album et est l’un des deux morceaux les plus longs du disque avec ses sept minutes et onze secondes. Littéralement construit comme une sorte de décollage cosmique, les effets électroniques ne sont pas sans rappeler Hawkwind. Mais le riff hargneux qui vient barrer la psychédélie ambiante est sans concession. Bocchini improvise à l’envi, faisant gargouiller la wah-wah avec délice. Le morceau est construit comme une sorte de bande originale de film inventée, avec ces séquences de dialogues de films italiens. Cripta Blue s’y montre encore une fois solide et même impressionnant dans sa capacité à improviser totalement sur une maigre base de thème.

Au final, ce premier album est une réussite incontestable pour tous ceux qui aiment le doom-metal. Les autres trouveront d’innombrables défauts, mais peu seront en capacité de comprendre cette musique définitivement adressée à des fans du genre. Mais elle pourrait aussi déflorer quelques oreilles trop lassées par le mainstream encombrant.


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