Alors que je furète négligemment sur un célèbre réseau social, une annonce du groupe Kanaan, dont l'album fut chroniqué dans ces pages, attire mon attention. Après des dates essentiellement concentrées en Europe du Nord, et particulièrement au Danemark, fief de leur label El Paraiso, le trio va explorer l'Europe. Je regarde négligemment les dates, n'espérant guère les apercevoir en France, peut-être à Paris, tout au plus. Et puis je tombe sur la date du 23 juin, à Dijon. Il se trouve qu'à cette date, j'y serai, l'occasion est vraiment trop belle.

Ce n'est que la veille du concert que je me préoccupe du lieu du set. Cela s'appelle la Grange Rose des Lentillères. Bien qu'ayant vécu douze ans à Dijon, le lieu ne me dit absolument rien. En cherchant, je constate que le site est un « quartier libre » au sein des Lentillères, en plein Dijon, pas loin de l'austère université.

Le jour-dit, mon GPS m'emmène le long d'une voie de chemin de fer. Je me trompe, me retrouve dans un lotissement. Je fais un tour de pâté de maison, avant de me rendre compte que je n'ai pas tourné du bon côté de la voie ferrée. Cette fois, me voilà sur la bonne rue. Le petit chemin de bitume est enserré entre le mur du chemin de fer à ma droite, et un épais rideau de végétation hirsute sur la gauche. Je m'avance au pas. Des déchets jonchent à plusieurs endroits la route, comme si elle était à l'abandon. Et puis, j'aperçois un petit tréteau de bois avec une ardoise, comme celui que l'on trouve à l'entrée des boucheries ou des restaurants. Je peux y lire « Ce soir : Kanaan et La Ruche ». Je m'arrête en face d'une entrée de ferme avec une petite cour de gravier blottie dans la verdure, où déambulent quelques personnages farfelus : je suis au bon endroit. Je me gare, puis je pénètre dans la petite cour. Il y règne une sensation apaisante. Le public est un curieux alliage de jeunes filles aux allures de proto pin-ups tatouées Rockabilly, de jeunes hommes débraillés et de cinquantenaires hippies. J'aperçois quelques affiches qui annoncent clairement la nature du site : « Quartier Libre des Lentillères », « ZAD Partout », « La terre à ceux qui la font vivre ».

Je fais un tour des lieux, immédiatement séduit par le charme décalé du site. Il y a un grand potager, de vieux bâtiments qui ressemblent à une ancienne ferme. Partout, on aperçoit des bosquets, et au loin, les barres d'immeubles de la périphérie de Dijon. Le temps d'aller chercher un verre de bière pour deux pièces, je fais connaissance avec quelques visiteurs. L'un d'eux attire mon attention avec sa barbe et son tee-shirt 'Witchfinder'. Il s'agit de Flo, de l'association Mondo Fuzz, qui organise le concert. Il m'explique qu'il s'agit là d'une sorte de ZAD, qui au départ accueillit des migrants. Ceux-ci vivent toujours derrière le bois, et viennent chercher du ravitaillement auprès des cultivateurs des potagers, qui vendent d'ailleurs leurs légumes au moment où nous discutons. Depuis, le lieu est devenu une sorte de zone libre, gérée par des associations qui organisent des concerts, des spectacles, et des soirées. La ville de Dijon, dans son immense mansuétude de mairie socialiste, a bien voulu laisser l'électricité, mais pas l'eau courante.

Je me présente brièvement : Jukebox Magazine , Camion Blanc, Planète du Stoner, tout ça... ma présence attire la sympathie. Curieusement, je suis le seul à connaître le groupe qui va se produire ce soir : Kanaan. Je suis par ailleurs le seul à être venu sur ce lieu spécifiquement pour les voir jouer. Flo a été contacté par le groupe qui cherchait une date, il a trouvé leur musique sympathique, et les a fait venir, voilà tout.

J'aperçois un camion immatriculé en Norvège, le trio ne doit pas être loin. Car oui, contrairement à ce que j'ai pu avancer, ils sont norvégiens, et non danois. La nationalité de leur label, El Paraiso, m'avait induit en erreur. Je les repère rapidement dans la cour, avec leurs gueules typiquement nordiques, leurs traits enfantins. Je me présente, nous sympathisons, la discussion s'amorce, vive. Le guitariste Ask Vatn Strøm m'explique que le soir de la fête de la Musique, ils étaient à Troyes, chez un disquaire. Le trio déballe son matériel dans le magasin, mais le patron ne voit pas les choses comme cela : Kanaan va jouer sur le trottoir, dans la rue ! C'est bien ce qu'ils vont faire, et le guitariste me montre une vidéo à la fin du set : le public a littéralement envahi toute la rue, applaudissant à tout rompre ! Je lui dit qu'il devait s'agir d'un bon concert, les trois musiciens me sourient, ravis de ce show. Ce soir, ils ne savent pas trop, mais le batteur Ingvald André Vassbø me dit qu'ils vont donner le maximum, comme d'habitude.

En attendant, la première partie se prépare. Il fait chaud, mais la fraîcheur de la végétation rend l'air agréable. L'ambiance générale est très agréable. Il y a beaucoup de jeunes gens rigolards, des jeunes filles souriantes, la décontraction est générale. Tout est artisanal, même la belle affiche du set que je récupérerai à la fin. On donne ce que l'on veut à l'entrée, un petit tampon encreur sera le pass pour la soirée.

La formation de première partie se prépare. Des amplificateurs et une batterie s'entassent sur une petite scène fabriquée avec des palettes et recouverte de grands tapis. Une partie du groupe jouera à même le sol de la salle, juste devant nous. Finalement, un membre de l'association annonce le début du concert dans un registre de DJ de mariage à l'ironie caustique. La Ruche débute son set. Ils sont quatre, et viennent de Dijon. C'est un curieux assemblage : un batteur, un bassiste, un guitariste acoustique dotée de multiples pédales d'effet, et une vielle à roue. Le résultat est surprenant mais passionnant. La qualificatif employé pour les décrire est : Drone Psyché. Ce n'est pas faux, dans le sens où leurs thèmes, tous instrumentaux, sont très obsédants, comme des mantras électriques. Il y a des modulations, la ligne mélodique se déforme, accélère sous l'égide du batteur-percussionniste Ulrich. C'est une belle musique, riche. Leur set va durer presque une heure, et va obtenir l'approbation du public qui les connaît. Je les découvre, et j'en suis enchanté. A l'entracte, je discute avec le bassiste Tom qui me cède leur EP éponyme de 2018. Je suis enthousiaste à l'écoute de leur musique, originale, riche, qui mêle Folk anglais de Pentangle, John Martyn, et hallucinations psychédéliques Krautrock.

Les gaillards de Kanaan installent leur matériel, puis troquent shorts et claquettes pour des tenues plus psychédéliques : chemises à motifs bigarrés, pantalons pattes d'éléphants, Clarks ou Puma vintage aux pieds. Ingvald restera en chaussettes, pour mieux ressentir les pédales de sa grosse caisse et de sa charley. Nous avions discuté auparavant de la set-list des concerts précédents, et le guitariste m'avait expliqué que de nouveaux morceaux étaient déjà au programme, un nouvel album étant en préparation. Un disque en direct avait d'ailleurs été édité en vinyle, mais il était déjà épuisé. Impossible d'en trouver la trace. Il m'explique également que le merchandising sera limité à des tee-shirts et des sacs : tous les disques ramenés avaient été vendus sur les concerts précédents, preuve du succès de leurs prestations auprès d'un public souvent totalement néophyte vis-à-vis de leur répertoire.

Ils s'installent bien ligne sur la petite scène, contre leurs amplificateurs. Le set débute par 'A. Hausenbecken', premier morceau du premier album. Cette merveille sonore est transfigurée sur scène. L'énergie qui se dégage du trio est exceptionnelle, malgré leur apparent statisme. Ingvald André Vassbø est un batteur fabuleux. Foisonnant, expressif, passionné, il est le digne héritier de prestigieux jongleurs de caisses comme Elvin Jones ou Tony Williams.

Le bassiste Eskild Myrvoll semble d'abord timide, sa silhouette frêle se cachant derrière sa basse Fender. Et puis peu à peu, il semble emporter par le rythme. C'est même lui qui l'imprime, avec de grosses lignes de guitare quatre-cordes grondante. Il tisse le lien entre la folie de la batterie et la poésie lettrée de la guitare. Ask Vatn Strøm délivre ses licks de guitare avec une précision exceptionnelle. Tout est mesuré, il n'y a pas une note superflue, même dans le larsen rageur. C'est lui qui dessine le paysage au-dessus de l'écume crée par la section rythmique.

Le public se masse devant la petite scène dès les premières mesures. Les yeux se ferment, les corps vibrent au son de cette musique fabuleuse mêlant Jazz-Rock et Stoner-Rock. Totalement instrumentale, absolument hors de propos dans le contexte musical du moment, Kanaan est en train d'enthousiasmer la centaine de personnes dans la salle avec son Rock psychédélique et totalement instrumental. Les trois musiciens vivent leur musique, cela se voit, cela se ressent. Le son est superbe, leur inspiration totale. Ils sourient. Les applaudissements fusent à chaque thème, d'une bonne dizaine de minutes chacun, et dont certains sont totalement inédits pour le connaisseur que je suis. Pour le public, cela n'a aucune importance. La plupart ne savent pas que Kanaan a déjà sorti un album. Ils se contentent de recevoir ce qu'ils entendent, et apprécient visiblement. Il y a de l'enthousiasme dans l'air, avec l'impression de vivre un moment artistique unique. Dans cette salle improbable, à la charpente de bois vétuste, à la décoration faite de récupération de vieux canapés et de guirlandes lumineuses de Noël, un trio norvégien, est en train de jouer là, dans cet écrin de vieilles pierres délaissées et de verdure à la folie partiellement contrôlée. Ils jouent une musique improbable, dans un lieu improbable, devant un public improbable, et tout fonctionne à merveille.

Le set se termine. Ingvald assurera les remerciements au micro. Il manquera de tomber à plusieurs reprises, son tabouret à quelques centimètres du bord de la scène, emporté par son enthousiasme. Il assure un rappel, le morceau titre de l'album : 'Windborne'. Le choix est audacieux, car sa structure vaporeuse laisse le champ à bien des audaces. Kanaan va s'aventurer sur un terrain entre Post-Bop et Free-Jazz, dans une démarche totalement anti-commerciale. Le trio va ainsi offrir un set passionné mais sans concession, où toute la palette de son art aura eu sa part de lumière. Le public ravi applaudit. Le groupe salue comme au théâtre, ils sont heureux.


Je les retrouve. Nous discutons, ils sont enchantés de ce concert. Voilà un set de plus où une formation exceptionnelle mais pas du tout commerciale a enchanté un public dans une ville de province peu préparée à un tel choc culturel. Dans ce petit coin de verdure perdu, Kanaan a brillé, délivrant sa musique avec passion à un public dont l'ouverture intellectuelle était incontestablement au rendez-vous.


Kanaan range son matériel. Les musiciens et les membres de l'association Mondo Fuzz m'invitent à rester avec eux pour boire quelques verres. Je dois décliner, car il me faut revenir à la raison. Il est une heure du matin, je dois rentrer sur Besançon, et le travail m'attend. Je salue tout le monde chaleureusement. Les étincelles dans les yeux de tous traduisent la joie d'un beau moment de musique partagé.


La lumière qui filtre à travers les vieilles fenêtres s'éteint alors que j'avance dans la petite rue crasseuse. Je retrouve mon véhicule dans la rue suivante, au pied d'immeuble neufs dont les bases sont toujours en travaux, cernés de panneaux de chantier. Quelques migrants déambulent à cette heure. Ils voient mon tee-shirt psychédélique d'Hawkwind et me saluent avec un grand sourire. Ils savent d'où je viens.

Je reprend la route. Je glisse « Windborne » de Kanaan dans mon lecteur de disque compact, et je repense à toutes ces images merveilleuses, à ce moment hors du temps, quelque part en plein centre-ville de Dijon, au milieu des immeubles et des beaux quartiers. Dans cet îlot vert régna une douce folie qui me fit sentir absolument vivant.



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