Les Pays de l'Est sont décidément en train de nous montrer la voie. John Lennon aimait à dire que le Rock français, c'était comme le vin anglais, ça n'avait aucun sens. Pour nous autres Occidentaux, les Pays de l'Est, c'est l'évocation comique de OSS 117 : un pays communiste, où il fait froid, on porte des bonnets et des chaussures à fermeture éclair.

Seulement voilà, nous autres Occidentaux, nous savons de moins en moins faire du Rock qui tabasse. Alors oui, le Rock, c'est aussi une musique du passé, et c'est sans doute pour cela qu'il s'ébroue davantage dans des pays que l'on considère comme arriérés. Seulement voilà, avec l'avènement des musiques urbaines et de l'Electro-Pop, nous n'avons plus grand-chose pour exprimer la colère de plus en plus intense qui boue en nous contre un monde qui se délite de toutes parts, et qui nous oppresse. Le Rock, c'était la voix de la liberté, de l'émancipation, de l'unité entre les jeunes pour rendre le monde un peu meilleur, ou au moins en dénoncer ses injustices.


And A Dirge Becomes An Anthem, un monolithe de Metal noir

Moonstone, Weedpecker, et maintenant Crust sont quelques noms à retenir sur une scène en pleine vigueur à l'Est. Elle offre parmi les groupes les plus excitants et sans concession qui soient. Crust est un trio russe fondé en 2017, et qui produit régulièrement des EP maisons, ils sont déjà sept au compteur. Cette fois, en cette année de merde 2020, il offre son premier album : « And A Dirge Becomes An Anthem ».

Pour faire vite, Crust fait du Sludge-Metal, mais c'est en fait largement succinct. Car il le mêle à du Doom-Metal, mais aussi à du Black-Metal, de préférence norvégien. L'influence la plus évidente est Darkthrone, période « Panzerfaust ». Cela se retrouve dans les tempos de grosse caisse, et les riffs glaciaux de guitare. J'oubliais les présentations : Artur Filenko est le bassiste-chanteur, Vlad Tatarsky le bretteur, et Roman Romanov le batteur.

Ces trois-là provoquent des détonations métalliques d'une densité incroyable, glaciales, terrifiantes, mêlant donc le Black-Metal de Darkthrone, le Doom désespéré et fou des Slomatics, et le Sludge ravageur de Down et Crowbar. Les sept morceaux proposés sont l'équivalent de la bataille de chars de Koursk en 1944.

La lumière y est lointaine, pâle. Cela n'empêche pas une forme de groove obsédant, celui de la colère à la limite du delirium tremens, de celle qui sied si bien à notre époque. De ces histoires de guerriers sans pitié, de mort, et de silence après la bataille sur fond de magie noire, on y aperçoit une allégorie de ces temps où l'espoir semble s'éloigner chaque jour un peu plus.


Que faut-il en retenir ?

'Approaching Grave' pose les bases du son Crust : un riff massif Doom frétillant de froid sur ses bases, une batterie-enclume et sa grosse caisse folle, et le chant sauvage et bestial de Filenko. Filenko est assez proche d'un Phil Anselmo, ne vous attendez pas à des cris de sorcière, le Black-Metal résonne d'abord sur certains riffs et tempos. Les structures de chaque morceau sont habiles, changeant de climat, mais imprimant la même rage indéfectible.

'When Winds Howl The Song Of Death', 'Clad Of Flesh', 'When Eternal Sleep Falls Upon Men', et 'Graveland' sont quatre autres déflagrations sonores de premier choix. 'Beneath The Cold Clay' est un petit instrumental acoustique qui n'est pas sans rappeler ceux que l'on trouvait sur les six premiers albums de Black Sabbath entre deux salves de riffs. 'Space Sabbath', qui clôt le disque, est un curieux morceau, atmosphérique, sorte de psychédélisme noir, entre nappes de synthétiseur et accords lacrymaux de guitare.

Comme si cela ne suffisait pas, Crust vient tout juste de publier sur son site Bandcamp un EP digital de cinq morceaux en live : « Shallow Grave Live ». On peut parfois s'interroger sur l'efficacité des groupes Doom ou Stoner sur scène, mais il faut avouer que Crust tient sacrément bien la route.

Capté au Shallow Grave Open Air Festival en Russie en août 2020, il offre cinq morceaux dont deux du tout nouvel album : 'When Winds Howl The Song Of Death' et 'Approaching Grave'. Crust ayant aussi un petit répertoire bien fourni, les trois suivants piochent dans les différents EP précédents. 'Hobo Boozerman' est une salve de Doom-Metal ravageur, 'Stoic' est une démence Black-Sludge, et 'Few Last Drops Of Trust' est un sommet de Doom-Sludge enragé. Romanov est un sacré batteur, impressionnant sur son kit de batterie minimal. Quant à Tatarsky, c'est une usine à riffs dantesques, sombres et hantés.

Inutile de vous dire qu'avec toute cette belle matière noire de jais, vous aurez de quoi vous faire saigner les oreilles de plaisir, ou au moins de quoi expurger la frustration de ces longs derniers mois sans lumière.


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