Le blues anglais est davantage resté dans la légende de la musique rock que son alter-ego américain. On peut l'expliquer par la scène foisonnante britannique, qui accoucha aussi de quelques-uns des plus grands groupes et artistes de l'histoire de la musique : Rolling Stones, Fleetwood Mac, Led Zeppelin, Jeff Beck, Cream… Elle permit même à un mystérieux guitariste noir américain d'éclater enfin en pleine lumière : Jimi Hendrix.

La scène blues américaine fut trop rapidement éclipser par le rock psychédélique de San Francisco. Mais c'était oublier que Blue Cheer, Grateful Dead, Quicksilver Messenger Service ou Jefferson Airplane étaient à la base fortement pétris de blues noir américain. Et si cela était le cas, c'était aussi grâce à quelques artistes précieux qui remirent en lumière cette musique séminale. Parmi eux, on compte Paul Butterfield et son Blues Band. Il est un peu l'équivalent de John Mayall en Grande-Bretagne. Cet érudit va révéler quelques magnifiques talents, comme l'organiste Al Kooper ou le guitariste Mike Bloomfield, que l'on retrouvera aux côtés de Bob Dylan dès 1966.

Du côté de Topanga Canyon, près de Los Angeles en Californie, une petite clique de fondus de blues s'agitent. Ils se côtoient, avant tout par amour de cette musique, pour s'échanger des disques, de vieux 78 tours oubliés, qu'ils chérissent comme des trésors. Deux hommes font connaissance en 1965 et décident de fonder un groupe ensemble : l'imposant chanteur-harmoniciste Bob Hite, et le lunaire guitariste Al Wilson.

Ils sont rejoints en 1966 par Henry Vestine, fraîchement débarqué d'un autre groupe du coin : les Mothers de Frank Zappa. Ils s'intitulent Canned Heat, du nom d'un morceau de Tommy Johnson de 1928, et enregistrent quelques bandes en 1966 pour un obscur label, Janus. Elles ne verront le jour qu'en 1970. Il faudra attendre 1967 pour que Canned Heat sorte son premier vrai album éponyme sur un label d'ampleur : Liberty Records. Frank Cook tient la batterie, et Larry Taylor les rejoint à la basse. Les classiques du blues noir sont encore le matériau originel du groupe, mais des compositions originales apparaissent progressivement. Canned Heat apparaît à l'affiche du Monterey Pop Festival en août 1967, aux côtés des Who, Jimi Hendrix Experience, Janis Joplin, ou Otis Redding.

Le batteur Fito de La Parra remplace Cook, et leur carrière est enfin lancée lorsqu'un extrait de l'album « Boogie With Canned Heat » devient un tube en 1968 : 'On The Road Again', adaptation du morceau de Floyd Jones. Il se classe 8ème des ventes de simples en Grande-Bretagne et 16ème aux Etats-Unis. Canned Heat joue du blues-rock teinté de psychédélisme. Ils sont effectivement bien moins psychédéliques que Grateful Dead ou Jefferson Airplane. Mais les notes acidulées qu'ils apportent à leur blues séduit un grand public qui est aussi en train de revenir vers le blues via la scène anglaise : Rolling Stones, Yardbirds, Cream, Jimi Hendrix Experience, Jeff Beck Group. Canned Heat tombe à une époque charnière où le blues se durcit, où le boogie commence à emporter les foules, mais où la puissance et la virtuosité ne sont pas encore triomphantes.

Canned Heat devient populaire à travers le monde, et ce succès se confirme grâce au succès du morceau 'Going Up The Country', morceau inspiré très largement du blues de Henry Thomas, 'Bull-Doze Blues'. Le morceau se classe 11ème des ventes de simples aux USA et 19ème en Grande-Bretagne. L'album « Living The Blues » est un tour de force. Paru en octobre 1968, il est double, et présente un second disque enregistré au club Kaleidoscope à Los Angeles, constitué essentiellement d'un unique morceau de vingt minutes.

Comme tous les groupes de l'époque, Canned Heat ne chôme pas, et le 8 juillet 1969 sort leur quatrième album : « Hallelujah ». Sous pression, en permanence sur la route, les egos commencent à s'échauffer, acidifiés par le LSD et l'alcool. Quelques jours après la parution de l'album, Henry Vestine se bat avec le bassiste Larry Taylor dans les coulisses du Fillmore West de San Francisco. Vestine claque la porte au premier soir d'une série de concerts dans cette salle. Les amis viennent donc dépanner, et deux guitaristes de talent viennent jammer avec eux le second soir : Mike Bloomfield, et l'énigmatique Harvey Mandel. Canned Heat propose au second le poste de guitariste soliste, et il accepte.

Harvey Mandel est un bien curieux garçon. Surnommé « The Snake », autant pour son visage effilé que pour son jeu de guitare reptilien, il est un électron libre de la scène blues psychédélique. Il accepte les jams, les sessions pour des artistes comme Barry Goldberg, et publie des albums solo mêlant blues électrique, jazz-rock et psychédélisme. Son jeu novateur fait de notes rapides écrasées de saturation sauvage est en partie le résultat d'une technique qu'il met peu à peu au point : le tapping.

En 1969, Harvey Mandel a déjà publié deux albums uniquement salués par des amateurs certes peu nombreux mais au combien admiratifs. « Cristo Redentor » est sorti en 1968 et « Righteous » en 1969. Mandel accepte le poste de guitariste chez Canned Heat, car il respecte profondément ce groupe aussi imaginatif que profondément intègre, mais aussi parce qu'il pourrait être une belle opportunité pour lui de se faire connaître. Il ne croit pas si bien dire.


La révélation mondiale au Festival de Woodstock

Il reste encore deux concerts à assurer au Fillmore West, et Mandel s'en acquitte avec aisance. Le prochain set aura lieu en août : le festival de Woodstock prêt de Bethel dans l’État de New York. Canned Heat est prévu en début de soirée le second jour, le 16 août. L'affiche est des plus belles : Creedence Clearwater Revival, Grateful Dead, Jefferson Airplane, Who, Jimi Hendrix, Mountain, Johnny Winter, Country Joe And The Fish, John Sebastian, Janis Joplin, Sly And The Family Stone, Joe Cocker...Un seul groupe se désistera de l'affiche originale : le Jeff Beck Group, décision que le guitariste regrettera amèrement alors qu'il était en pleine ascension, ses deux premiers albums s'étant classés chacun à la 15ème place des meilleurs ventes d'albums aux USA.

Le 16 août 1969, Canned Heat apparaît sur scène au soleil couchant dans sa nouvelle configuration, qui n'a que deux concerts au compteur. Ils attaquent par 'A Change Is Gonna Come', une variation de 'Dust My Broom' d'Elmore James. Ce qui frappe immédiatement, c'est le son incroyablement dense, sale et boueux du nouveau Canned Heat. La rythmique est lourde. Al Wilson assure des accords blues plutôt clairs, ainsi que la slide. Mais en fait il serre de contrepoint au mur du son délivré par Harvey Mandel. Ses riffs sont gras, électriques, monstrueusement lourds. Et ses chorus virtuoses échevèlent un public ahuri de bière tiède et de mauvais hasch. Les notes semblent couler entre ses doigts comme une matière liquide, brûlante. Il lui suffit d'effleurer ses cordes pour produire des accords menaçants, grognant comme des bêtes en colère. Al Wilson enlumine cette matière avec sa guitare country-blues. Les quatre instrumentistes semblent s'amuser, parfaitement en phase. Il faudra presque huit minutes avant que Bob Hite puisse enfin saluer le public et admirer l'immense foule du festival.

On découvre avec effarement l'incroyable maîtrise de Wilson lors de la sortie du film « Woodstock ». Il fut souvent éclipser par les guitaristes solistes du Heat, Vestine ou Mandel. Mais son incroyable feeling, son aplomb technique troublent profondément. Il joue sur scène, chemise à fleur, pantalon de toile mal coupé, sur une vieille Les Paul Gibson Gold Top à micros simples des années 50. Sa bouche se tord sous les coups de bottleneck, ses yeux sont fermés, les gouttes de sueur coulent sur son visage blanchâtre.

Dès les premiers concerts, Wilson et Mandel sont en phase : l'ange et le démon, le puriste blues et le concasseur électrique. Ils se répondent, ils échangent, se toisent, discutent, mais se soutiennent en permanence avec une interaction digne des dieux. Hite est presque secondaire. Seul compte le béton armé délivré par la section rythmique qui doit soutenir les deux desperados de la guitare.

Auréolé de leur réputation de « groupe de Woodstock » et de leurs tubes 'On The Road Again' et 'Going Up The Country', Canned Heat en profite pour faire une grande incursion européenne avec leur nouveau guitariste en avril 1970. Les concerts au Royal Albert Hall de Londres sont captés pour un premier disque en direct. Si Canned Heat est connu pour ses chansons psychédéliques, c'est véritablement sur scène que le groupe prend forme, mais ça, l'Europe ne le sait pas encore, et aucun disque ne peut encore en témoigner.

En concert, Canned Heat improvise énormément. La set-list varie chaque soir selon les envies, et en réalité, peu de titres originaux issus des albums sont interprétés. Le groupe pioche dans son impressionnante culture blues, ou improvise totalement les morceaux sur scène. Musicalement, et plus encore avec l'arrivée de Harvey Mandel, Canned Heat développe une mixture de blues lourd et de rock psychédélique. Leur jeu favori reste le boogie, que les musiciens prennent bien soin de faire tourner à l'envie comme une transe. C'est en cela que Canned Heat est un précurseur du stoner-rock : l'alliage du blues, du rock psychédélique, les improvisations incessantes, les longues envolées de dix minutes, et les chorus de guitare acide et saturée.


Que faut-il en retenir ?

 

L'album débute avec une reprise de 'That's All Right Mama' d'Elvis Presley (originellement un blues de Arthur Crudup) totalement déstructurée, qui retrouve son approche originelle. Le riff de Wilson est psychédélique, Mandel fait grogner sa pédale wah-wah. La rythmique tabasse un tempo bayou un peu fainéant. Sur neuf minutes, Canned Heat farfouille le morceau, l'étire, le malaxe, cherchant la tonalité bleue à chaque instant.

'Bring It On Home' de Willie Dixon vire au boogie incantatoire. Al Wilson s'est saisi de son harmonica, faisant souffler le vent dans la mangrove. Le titre roule sur un tempo de locomotive à vapeur. Le son est sourd, épais comme la suie qui sort du corps de la machine. Mandel lacère l'air de ses saillies de guitare, et Wilson souffle dans son harmonica comme sur des braises incandescentes.

'Pulling Hair Blues' est une de ces improvisations complètes, offrant un duo étonnant entre la basse de Larry Taylor et le chant de Wilson. Son côté jazz minimaliste est assez étonnant, utilisant en fait la basse comme une guitare pour tracer la ligne mélodique, une ligne sourde, fantomatique. Wilson émaille l'ensemble de chorus d'harmonica poussiéreux.

Le medley 'Back On The Road/On The Road Again' refait rugir l'électricité. Réunissant deux compositions originales du groupe, ce dernier les malaxe à l'envi, les déstructurant totalement. La rythmique tangue comme un bateau en mer, le batteur Fito De La Parra faisant rouler ses baguettes sur ses caisses. Mandel fait coasser sa Fender Telecaster, l'humidifiant de wah-wah. Wilson reste à l'harmonica, apportant ce souffle si particulier.

Nouvelle improvisation complète, 'London Blues' est dédié au public du soir. Al Wilson débute seul au chant et à la guitare, bientôt rejoint par la cavalerie. Il est fort probable que l'ensemble ne vienne pas de nulle part, Wilson étant un érudit du blues. C'est un de ces blues-rock typiquement américain, mais l'authenticité de Canned Heat le rend fascinant, tout comme les interventions de Mandel.

'Let's Work Together' est un morceau de Wilbert Harrison remis au goût du jour par Canned Heat, et qui sera un nouveau tube en cette année 1970 pour le groupe : numéro 2 des ventes en Grande-Bretagne, numéro 26 aux Etats-Unis. Le côté presque hard de la version studio est remplacé par une version plus âpre. Si la rythmique tape bien sur le même tempo, la slide de Wilson souffle un vent de sable, pendant que Mandel électrocute la chose à grands coups de médiator.

Le disque se termine sur une présentation des musiciens, évidemment mise en musique par une improvisation bleue : 'Goodbye For Now'. Bob Hite est un frontman bavard, plaisantant régulièrement avec le public, et présentant ses camarades d'une manière des plus lyriques.

Le projet suivant est un disque, double, consistant à enregistrer un de leurs grands maîtres : John Lee Hooker. L'homme y joue seul avec sa guitare, ou est accompagné par un des membres de Canned Heat, et bien sûr, par l'ensemble du groupe sur plusieurs titres. Toutefois, le disque va être publié dans une ambiance lugubre.

Al Wilson sera retrouvé mort le 3 septembre 1970 juste après un festival à Berlin. Il avait voulu dormir dehors à Topanga Canyon, juste derrière la maison de Bob Hite, en phase avec la nature. Ce garçon fragile était incroyablement sensible, et connectait la nature sauvage avec le folk-blues historique dans cet esprit de retour aux racines de l'Amérique. Le choc sera rude, et Canned Heat perd une partie de son âme. Mandel ne restera guère plus longtemps, remplacé par le revenant Henry Vestine. Sur la pochette de « Hooker'N'Heat » qui paraît en 1971, Al Wilson est pourtant bien là : en musique bien sûr, mais aussi sur la pochette, sa photo étant accrochée au mur à côté de John Lee Hooker et de ses camarades, l'air sombre.





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