Le premier confinement de 2020, puis l’absence de possibilité d’organisation de concerts pendant des mois avaient vu les groupes proposer des live dits « à la maison », voire de simples répétitions filmées. Certains en éditèrent une édition physique : ce fut notamment le cas de Candlemass avec son « Green Valley Live ». Si la prestation est de bonne facture, il manque évidemment la réaction d’un public, mais surtout d’un petit truc en plus qui aurait fait de cette prestation quelque chose de plus qu’une simple répétition. Colour Haze avait par exemple filmé un set en extérieur, devant une vieille maison, de jour puis à la tombée de la nuit, avec un éclairage constitué de quelques lampes de maison, créant une ambiance chaleureuse propice à l’écoute de leur musique psychédélique.

 

Le retour aux sources


Heavy Psych Sounds a décidé de faire les choses en grand en faisant revenir le stoner-rock au lieu de ses racines : le désert de Mojave. Oui, c’est dans ce fameux désert californien que les membres de Kyuss et de Yawning Man commencèrent à monter à la fin des années 1980 les fameuses Generator Parties, ces concerts improvisés en plein désert à l’aide de générateurs, et réunissant un public hétéroclite de freaks et de marginaux qui constitueront aussi l’esprit même du stoner-rock.

Cinq groupes furent programmés pour ce festival du retour aux sources : Earthless, Nebula, Spirit Mother, Stöner et Mountain Tamer, soit un alliage judicieux de jeunes pousses et de vieux briscards du son heavy-stoner. Ces sets furent filmés et enregistrés, et font l’objet d’une édition physique sous forme de volumes d’une collection musicale que l’on peut sans exagérer considérer comme ce qui se fit de mieux en terme de musique en 2020, alors que nous faisions du gras sur nos canapés.


Que faut-il en retenir ?


Earthless constitue le volume 1 de cette série de « Live In The Mojave Desert ». On ne pouvait rêver mieux comme formation adéquate au contexte désertique. Depuis presque vingt ans, le trio de San Diego mené par le guitariste Isaiah Mitchell est ce qui se fait de mieux en matière de rock stoner et psychédélique. Majoritairement instrumentale, Earthless avait toutefois laissé transparaître les capacités vocales de belle facture de Mitchell sur la reprise de ‘Cherry Red’ des Groundhogs sur l’album « Rhythms From A Cosmic Sky » de 2007 et surtout sur « Black Heaven » en 2018. Il faut aussi signaler son magnifique projet parallèle Golden Void, sur lequel il chantait depuis 2012. Toutefois, Earthless est un moteur à improvisation fantasmagorique, et le cadre du désert de Mojave s’y prête pleinement. Mitchell est accompagné de ses deux camarades fidèles : Mike Eginton à la basse et Mario Rubalcaba à la batterie. Ils labourent trois fantastiques morceaux originaux sur des durées démentes allant de seize à trente-neuf minutes. Isaiah Mitchell se montre prolixe, incroyablement inspiré. Chaque minute, chaque note de musique est de la poésie électrique à l’état pur. Earthless est un champion du disque live, mais celui-ci est assurément exceptionnel.

Il déterre trois antiques scies musicales : ‘Violence Of The Red Sea’ issu de « From The Ages » de 2013, ‘Sonic Prayer’ de « Rhythms From A Cosmic Sky » de 2007 et ‘Lost In The Cold Sun’ du premier album « Sonic Prayer » de 2005. ‘Sonic Prayer’ a été joué et enregistré en de multiples reprises, mais cette version est d’une intensité exceptionnelle. ‘Violence Of The Red Sea’ est une superbe cavalcade électrique hendrixienne. ‘Lost In The Cold Sun’ va encore plus loin, traversant autant les paysages mauves d’Hendrix que les hallucinations jazz-rock de John MacLaughlin dans Mahavishnu Orchestra. L’alliage subtil de rage heavy et d’évanescence électrique rend l’écoute passionnante et enivrante.



Il fallait bien le trio Nebula ressuscité autour du guitariste-chanteur Eddie Glass pour empoigner la suite de Earthless au sein de ce Volume 2. La frappe magnifique de Ruben Romano, batteur historique de Nebula de 1997 à 2007, manque. Mais son remplaçant Adam Kriney ne démérite absolument pas. Tom Davies complète le line-up à la basse. La set-list est plutôt complète : quelques extraits de « To The Center » de 1999, de « Charged » de 2001 et du petit dernier « Holy Shit » de 2019, mais aussi pas mal de morceaux inédits. Une chose est certaine : Nebula n’a pas perdu la flamme. Il est strictement impossible de sentir la différence qualitative entre un titre de 1999, de 2019 ou de 2020. Le trio poursuit une voix stoner-rock hargneuse et sans concession héritée du passé de Eddie Glass au sein de Fu Manchu, avec toutefois quelques menues modifications.

Eddie Glass n’a rien perdu de sa dextérité guitaristique si caractéristique. Le gros son gras de l’époque « To The Center » a toutefois laissé la place à des parties de guitare plus subtiles, plus psychédéliques, et moins ouvertement sabbathiennes, sauf quand le morceau lui-même l’exige, comme pour ‘Clear Light’. Cela n’empêche pas la fureur. ‘Highwire’ en est la preuve immédiate, avec son alliance turbo entre guitare et basse, et ses arpèges acides et torturés. Nebula se rapproche désormais du proto-heavy de Blue Cheer et de Leaf Hound plutôt que d’un Black Sabbath punk à la Fu Manchu. Ce set est en tout cas précieux, car il permet d’apprécier dignement le Nebula nouveau, assurément pas à cours d’inspiration, ni de musique dangereuse.



Les petits jeunes de Spirit Mother s’intercalent au niveau du Volume 3. Ils sont un quatuor de Long Beach plutôt original : Armand Lance à la basse et au chant, SJ au violon et au chant, Sean MacCormick à la guitare et Landon Cisneros (le fils de Al, de Sleep) à la batterie. Le groupe n’a sorti qu’un unique EP : « Black Sheep ». La musique tangue sérieusement vers une sorte de Velvet Underground stoner. Le fait est que cela marche : ‘Ether’, ‘Go Getter’… fascinent, notamment grâce aux étranges lignes de violon de SJ, sinueuses, obsédantes. Ce disque complet leur permet de s’exprimer pleinement, et il est incontestable que ce disque est largement supérieur à leur EP, trop étriqué.

Leur musique sombre et désespérée prend une toute autre ampleur en direct au milieu du désert. ‘My Head Is Sinking’ fait penser à Hawkwind avec son riff grondant et sa ligne de violon lancinante flottant sur l’électricité, comme sur le superbe album « Hall Of The Mountain Grill » de 1974. le choix pouvait paraître culotté, il est judicieux. Spirit Mother brise la ligne du stoner-rock heavy et psychédélique pour une musique plus obsédante et raffinée.


Le Volume 4 est presque un enregistrement historique, puisqu’il est le premier de Stöner, formation réunissant le batteur-guitariste-chanteur Brant Bjork et le dément Nick Oliveri à la basse et au chant. Bjork a laissé son tabouret de batteur à Ryan Gut pour ce groupe. On pourrait trouver cela dommage, puisque Bjork est sans doute le meilleur batteur rock des années 1990-2000. mais Gut assure sacrément. Oliveri comme Bjork sont de véritables pionniers de la scène stoner-rock du désert de Mojave, au sein de Kyuss et Fu Manchu.

Depuis pas mal d’année, Brant Bjork se focalise en solo sur un stoner-rock lourd et rauque inspiré des deux formations susnommées. Il n’a guère dévié de cet axiome ultra-efficace, comme une sorte de Status Quo du désert. Brant Bjork n’a fondamentalement besoin de personne pour enregistrer, étant désormais batteur-guitariste-bassiste-chanteur. Mais le manque d’intéraction humaine, accentuée par le premier confinement, lui a rappelé combien un bon groupe impliqué du processus de création des chansons aux prestations live permet d’obtenir une musique plus riche et souple. Il s’est donc rapproché de Nick Oliveri, bassiste fantasque et parfois difficile à gérer des années desert-rock.

Le chien fou à quatre cordes s’est quelque peu calmé. Oliveri s’est beaucoup dispersé, entre ses participations dans des groupes ou ses projets solo, il faut le dire, peu passionnants. Oliveri est assurément le meilleur lorsqu’il fait partie d’un groupe, et notamment si il n’est jamais très loin de Kyuss : Kyuss Lives !, Vista Chino, Queens Of The Stone Age…

Le nom du trio n’a rien de très original, et sa musique ne l’est pas fondamentalement. Mais elle est d’une efficacité rare. La guitare et la basse créent un fracas sourd de riffs volant sur des lignes de quatre-cordes presque jazz. Le tout est hautement propulsé à coups de pédales fuzz et wah-wah. Les lignes mélodiques sont tenues par la basse, qui s’enroule autour des riffs entêtants de la guitare. On y retrouve le principe du groupe punk Joy Division, qui avait crée cette drôle de construction mélodique en 1979. Bjork et Oliveri l’avouent : ils sont les ‘Older Kids’, des gamins de cinquante piges, préférant ferrailler dans le désert plutôt que de se vendre. Le contenu de l’album à suivre « Stoners Rules » est déjà parfaitement en place. Même si le son est plus poussiéreux, cette prestation sans fard au milieu du désert de Mojave a quelque chose de mythique. Les vieux pirates du désert, Nebula et Stöner, transmettent le flambeau aux jeunes musiciens, tout aussi sans concession.


Parmi ces nouveaux garnements électriques, on trouve sur le volume 5 le trio de Santa Cruz Mountain Tamer. Si Spirit Mother cherche à se démarquer en explorant les sonorités du Velvet Underground, Mountain Tamer est une formation stoner psyché bien plus dans la lignée musicale de ses aînés. Il y a toutefois quelque chose de plus extrémistes chez ces jeunes gens. Tout y est plus outré et violent : le chant, les échos de guitare, la violence des riffs et des rythmiques. Les influences post-rock sont très présentes, notamment dans l’utilisation de la réverbération, de la dissonance et de l’explosion après le calme malaisant. La guitare et la basse se croisent et s’entremêlent, se rejoignant parfois, mais se regardant souvent comme chien et chat. Il est une évidence : Black Sabbath n’est plus l’influence première de ce stoner, mais davantage le rock alternatif des Pixies ou du psychédélisme des Oh Sees.

Mountain Tamer est clairement une formation stoner-rock psychédélique originale, qui a par ailleurs déjà trois albums à son actif depuis 2015, dont le dernier en date est « Psychosis Ritual » de 2020. Une fois installé dans leur univers, on se laisse happer par ‘Turoc Maximus Antonis’, ‘Chained’ ou ‘Death In The Woods’. Andru Hall fait tomber une avalanche de riffs acides et possédés, soutenu par une rythmique solide composée de la basse puissante de Dave Teget et de la batterie de Casey Garcia. Leur musique semblait parfois un peu contrainte par le studio, Mountain Tamer s’en affranchit sans pour autant perdre de sa concision. Le trio est assurément solide, et propose un souffle nouveau dans le stoner.

Alors voilà, le désert de Mojave vibre au son du stoner-rock, plus de trente ans après ses balbutiements à la fin des années 1980. Les vétérans ont encore le fluide magique, les petits nouveaux se sont bien battus et ont réussi à s’imposer avec une musique aux influences nouvelles. Tous ont déjà donné quelques concerts pour tâter le terrain en 2021. Le retour à la scène devant un vrai public est encore fragile. Ces cinq prestations dans un cadre magique et historique auront permis de maintenir en vie un son et une musique unique, underground certes, mais à l’âme unique, continuant à se frayer un chemin original en-dehors de toutes contraintes mainstream.


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